Le relatif faible nombre de participants a permis des échanges constructifs en grande partie ancrés à partir des questionnements individuels. S’appuyant sur la diversité des champs d’analyse, des approches multiples et des parcours individuels différents, la dynamique de groupe a consisté en la confrontation de questionnements personnels pour les traduire en pistes de réflexion réutilisables au sein de la communauté Protée.

a. Questionnements centraux

À travers ces échanges réflexifs trois grandes thématiques ont été abordées :

L’importance des dispositifs de formation dans la conduite du changement.

Les concentrations universitaires constituent un changement organisationnel qui impliquent de nouveaux modes de gouvernance ainsi que de nouveaux outils de gestion. La mise en place effective de ces changements suppose que les personnels soient en capacité de pouvoir comprendre ces changements et utiliser les outils qui leur sont associés, et qui de façon générale s’imposent à eux. La mise en place de dispositifs de formation apparaît comme un levier dans la conduite du changement.  L’enjeu pour les universités consiste à évoluer en une organisation apprenante qui prend en compte à la fois les ramifications multiples de ses services mais aussi l’importance de l’internationalisation.

Quel modèle organisationnel de référence pour penser la conduite de changement dans les universités ?

La théorie des organisations propose une définition générique de l’organisation à travers trois caractéristiques : l’identité, la hiérarchie et les ressources, constituant généralement un modèle de référence dans l’étude des universités, par rapport auquel les universités seraient « déviantes ». De même, la notion d’acteur – cohérent, unifié, volontaire, capable d’énoncer une stratégie en fonction de ses intérêts – est mobilisée de manière souvent implicite pour penser les organisations et appréhender les phénomènes organisationnels. Or, l’adéquation entre ces modélisations théoriques et le monde réel est limitée, non seulement dans les universités mais aussi dans tout autre type d’organisation. La question de l’approche par la mise en application du modèle ou par l’observation du terrain se pose donc. Il apparaît en effet pertinent de questionner la pertinence de ces modèles en repartant du terrain : que font les universités ? Comment s’y prennent-elles pour y arriver ? Comment émergent et comment se traduisent les problématiques propres à l’organisation ?

L’évaluation de la pénétration du changement

Le changement est une composante intrinsèque des politiques publiques. Si l’analyse des politiques fournit des perspectives intéressantes sur le changement dans l’action publique, c’est la plupart du temps en privilégiant alternativement la dimension cognitive (représentations), instrumentale ou organisationnelle mais plus rarement en intégrant ces trois dimensions dans un même schéma explicatif. La dimension sectorielle[1] du changement et de ses modes de légitimation est généralement négligée ou renvoyée au volet empirique de la recherche. Or il apparaît clairement que c'est l'ensemble de ces dimensions qu'il faut prendre en considération pour analyser finement les processus de changement. Il importe donc de croiser dans une même matrice d'analyse les composantes du changement dans les politiques publiques (représentations, organisations, instruments) et celles propres au secteur étudié.

En référence aux trois ordres de changements qu’on repère en général dans les politiques publiques (P. Hall, 1993) [2] on peut tenter de caractériser la nature du changement généré par la fusion des universités. On distingue en suivant les travaux de Peter Hall trois ordres de changement dans les politiques publiques.

  • Dans un premier ordre, les instruments et les objectifs des politiques publiques demeurent inchangés, seul changement : le niveau de fixation d’un instrument (assiette d’une taxe ou vitesse autorisée par exemple).
  • Dans un second ordre, c’est la nature des instruments qui est modifiée (introduction de la base Admission Post Bac en classe de terminale par exemple).
  • Enfin dans un troisième ordre désigné aussi comme changement de paradigme, ce sont les objectifs et les instruments qui se sont réformés produisant ainsi un changement d’une intensité plus forte.

Dans cette lignée, les travaux de T. Berthet montrent l’intérêt de se baser sur la notion de registre d’action publique qui permet d’intégrer ces différentes dimensions[3]. L’intérêt de la notion de registre d’action publique vise à intégrer dans une seule construction analytique les dimensions organisationnelles et instrumentales de l’action publique. Elle permet appréhender le degré d’institutionnalisation du changement en évaluant de manière concomitante comment il se diffuse au sein de chacune de ces composantes. Ce type d’approche et d’analyse pourrait être transposé à l’étude de la fusion des universités et apporté ainsi une lecture plus fine du changement opéré.

b. Questionnements divers

De façon croisée de multiples échanges ont également eu lieu sur la redéfinition des missions des universités, les enjeux de la visibilité, des économies d’échelle, de l’interaction entre l’université et le marché, de la place de la performance, du pilotage, des passerelles dans les dispositifs de formation au sein des nouvelles entités.

La pluridisciplinarité des recherches a été évoquée, notamment sous deux angles. D’abord, des questionnements relatifs à la place du vocabulaire ont été soulevés, montrant qu’il existe derrière des appellations différentes des méthodes et des approches théoriques parfois assez proches. A défaut de construire un lexique, il peut néanmoins être intéressant de prendre en compte la pluridisciplinarité du groupe de travail et de chercher à mettre à jour les éventuelles ambiguïtés.  Ensuite, les questionnements présentés ci-dessous sont assez clivants pour les frontières des disciplines, notamment entre sociologie et sciences politiques d’un côté, et sciences de gestion de l’autre.

La question des différentes postures a également été posée. En effet certains membres de Protée sont des praticiens qui privilégient une approche normative sur le changement dans les universités, et sont à la recherche d’outils, de solutions ; d’autres qui se positionnent comme chercheurs privilégient une approche analytique non pas en prenant le changement comme une mission à accomplir mais comme un objet d’observation, d’interrogation et qui reflète les évolutions sociales plus générales et alimente des questionnements théoriques. Il importait donc au sein de notre groupe (et sans aucun doute à l’échelle de Protée également) de préciser à quel moment de la démarche on se trouve : moment analytique ou moment normatif/de valorisation.
 
c. Synthétisation des questionnements

A partir de ces questionnements, le groupe propose, sur la thématique du changement des missions, quatre problématiques majeures qui vont de questionnements sur la source de la légitimité du changement, à des questions pratiques d’accompagnement et de mise en œuvre :

  • Le questionnement le plus en amont interroge l’existence des missions confiées aux universités, en postulant que ces missions n’ont a priori aucune évidence et que la légitimation de ces missions (et des changements de mission) relève d’une construction sociale qu’il s’agit de mieux comprendre. Il nous semble pertinent d’apporter des éléments permettant des mises en perspective d’ordre historique (par le passé, l’université a-t-elle en tant qu’institution été autonome dans la définition de ses missions ? qui, Etats, églises, professions, étudiants, s’est impliqué dans la définition et l’attribution de ces missions ?), environnementale (dans une acception néo-institutionnelle de l’environnement : quels sont les discours, les « scripts » en vogue, les référentiels de politiques publiques qui amènent à légitimer ou même à naturaliser telle ou telle mission pour les universités ?) et territoriale mais aussi transnationale afin de pouvoir en partie répondre à  cette question. La construction des discours et l’invocation de référentiels en politique publique constituent donc des éléments intéressants à analyser. Ces analyses peuvent faire l’objet d’analyses comparées entre contextes sociétaux et contextes organisationnelles. Pourquoi les types d’universités / les systèmes universitaires hiérarchisent différemment leurs diverses missions et interprètent de façon variée des missions a priori identiques (celle d’aider les étudiants à s’insérer par exemple) ? Enfin, la question de la légitimité doit également pouvoir être interrogée à la fois sur ses origines mais aussi sur ses destinataires. Pour qui le changement est-il légitime ?
  • Comment les acteurs destinataires de l’injonction au changement des missions font-ils sens de ce qui leur est demandé ? La construction du sens est un élément fondamental dans la mise en œuvre du changement des missions. On analysera à la fois la dimension verticale de cette construction : est-ce que et comment les dirigeants des universités construisent des discours, donnent du sens aux changements de mission, à destination des membres des universités (« sensegiving ») ; et la dimension horizontale à travers la manière dont les différents acteurs font sens du changement qui leur est demandé (« sensemaking »).
  • Evaluer le niveau de pénétration du changement dans la reformulation des missions. Comment le changement des missions impacte les pratiques ? Quel est son niveau de mise en œuvre ?
  • Enfin, quel accompagnement  et pilotage pour accompagner la mise en œuvre du changement des missions ? Comment la formation peut-elle être un levier dans l’accompagnement de ces missions ? Sans limiter à la problématique de la formation, le questionnement est ici plus large sur le soutien à apporter aux personnels dans la conduite du changement. On pense ici par exemple à l’explicitation des compétences en pilotage et management des ressources humaines qu’un(e) président(e) d’université peut trouver utiles voire indispensable lors d’une fusion.

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