Joseph Peyré

Du panthéon au purgatoire

L’automne arrivé, Joseph Peyré revenait en Béarn, à Aydie (Vic-Bilh), son village natal dont son père Pierre avait été longtemps l’instituteur. Vivant à l’année dans sa résidence de Beauvallon, en Provence, près de Saint-Raphaël, l’écrivain consacré aimait retourner à ses sources en la saison des châtaignes, des palombes, de la récolte du maïs et du pacherenc. Tiré à quatre épingles, l’homme mince et distingué coiffait un béret, tel qu’on le porte en Béarn : légèrement incliné sur l’oreille et non pas enfoncé sur le crâne à la façon de Bourvil ou… de Che Guevara.

Le « châtelain » d’Aydie

« Oh ! Vous n’aurez pas grand-chose à raconter. C’est bien simple : je travaille. Ailleurs, à la ville, le temps m’est davantage compté » : Ayant frappé à la porte du « maître » (sic), avide de savoir comment se déroulait sa journée à Aydie, voilà ce que s’entendit répondre Louis-Laborde Balen, jeune journaliste de « Sud-Ouest », fin novembre 1959. Au village, on disait qu’il logeait « au château ». La maison qui l’avait vu naître n’avait pourtant rien de plus que celle d’un vigneron du cru. Lo hilh de monsur regent (1) était devenu célèbre. Pour autant, combien d’habitants du petit bourg du Vic-Bilh avaient-ils lu un seul roman d’aventures de Joseph Peyré ? Émanant d’un écrivain aujourd’hui presque oublié, sauf de quelques érudits doublés de montagnards et d’une poignée de tauromaches lettrés, l’œuvre de Peyré, mort en 1968 à l’âge de 76 ans, n’a pas passé la rampe d’une époque. Elle trouve son inspiration à travers des personnages le plus souvent ordinaires qui, engagés dans l’action vont jusqu’au bout d’eux-mêmes. Que ce soit en haute montagne (« Matterhorn », 1939 ; « Mon Everest », 1942, « Mallory et son dieu », 1947), dans le désert, thème dans lequel Joseph Peyré a puisé le plus volontiers, ou dans l’arène, donc (« Sang et lumières », 1935 ; « De Cape et d’épée », 1938 ; « Guadalquivir », 1952).

Lancé par Joseph Kessel

La plupart de ses œuvres furent publiées de son vivant au « Livre de poche ». C’est dire si cet homme à la santé précaire, lancé en littérature en 1928 par un roman, « Les Complices », publié grâce à l’intervention de Joseph Kessel, fut reconnu en son temps. Joseph Peyré n’a que 42 ans, mais déjà la Légion d’honneur à la boutonnière quand « L’Escadron du soir » lui vaut le Prix de la Renaissance (1934). Devenu très parisien, il est dégagé des nécessités alimentaires quand sonne l’heure de la pleine consécration. Il a pour grands amis Francis Carco et Joseph Kessel et toute l’estime d’une Colette et d’un Mermoz. Docteur en droit, Joseph n’avait pas été long a se con vaincre qu’il n’était pas fait pour une carrière dans la haute fonction publique : à peine quelques mois (1925) comme chef de cabinet du préfet de Limoges.

Au début des années 30, il est un nom qui se respecte dans la presse parisienne. « L’Excelsior », « Le Matin », « Détective » et « Gringoire », accueillent ses chroniques qui révèlent un conteur et un fin connaisseur de l’Espagne, pays en pleine effervescence où il séjournera peu avant que n’éclate la guerre civile. Campant des héros « souvent plus héroïques dans les humbles choses que dans les actions d’éclat », dixit l’académicien et Orthézien Jean-Louis Curtis, la plume de l’autre Joseph se trempe, intrépide, dans la même encre que celle de Kessel. À l’époque, dans l’entre-deux-guerres, d’autres auteurs prestigieux traitent des mêmes thèmes. Ils ont pour noms Saint-Exupéry, Malraux, Montherlant…

Par procuration littéraire…

Le flamboyant Kessel rapporte qu’une sorte de flottement s’empara du jury du Prix de la Renaissance : ces messieurs se demandaient quel pouvait être l’officier méhariste derrière un récit aussi réaliste et minutieux. En fait, même s’il s’était rendu deux fois en Algérie, jamais Joseph Peyré n’avait cavalé dans les dunes du Sahara à dos de chameau. L’ouvrage était né de longues conversations, à Aydie, avec son frère cadet Émile, médecin militaire dans les troupes coloniales. De même, son expérience physique de la montagne ne le mènera jamais beaucoup plus haut que le boulevard des Pyrénées… que le jeune Joseph Peyré découvrit à l’âge du lycée.

Au lycée de Pau (l’actuel lycée Louis-Barthou), dont il avait été en toutes matières l’élève le plus brillant de sa génération, le futur inspirateur de Roger Frison-Roche («Premier de cordée ») ne s’était guère fait remarquer par sa témérité, optant pour le tir à l’arc aux Coquelicots, l’association sportive où on le retrouvera écumant les terrains de rugby en qualité de… soigneur. Qu’importe. L’aventure par procuration littéraire a son maître en Joseph Peyré. Sa méthode ? Une précision extrême dans la documentation. Le « prodigieux voyageur sédentaire », selon Joseph Kessel, a le don de recréer par le rêve et l’imagination des situations qui lui sont étrangères.

En 1992, Pierre Delay, auteur d’une belle biographie (2), déplorait que Joseph Peyré fût « entré au purgatoire des écrivains dont il est grand temps de le faire sortir ». Près de vingt ans plus tard, la tâche demeure entière. Certes, le collège de Garlin et la peña (société) taurine Joseph Péyré de Pau perpétuent le nom de l’enfant surdoué d’Aydie.

(1) Le fils de monsieur l’instituteur.
(2) « Joseph Peyré, l’homme et l’œuvre, à la rencontre des héros », J & D éditions, 1992.

Joseph Peyré, Béarn

Référence

Pierre DELAY, Joseph Peyré 1892-1968 – L’homme et l’œuvre, Biarritz, J&D Éditions, 1992.

Thomas LONGUÉ, Journal Sud-Ouest, 27 août 2011.

Joseph Peyré – L’Homme de ses livres, Collectif, Actes du colloque international de Pau 1992, Université de Pau et des Pays de l’Adour, Biarritz, J&D Éditions, 1994.

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