Jour de rentrée

Ecrivain

Né à Sadirac en 1947, Jean-Marie Darmian, conseiller général de la Gironde, a été maire de Créon en Gironde jusqu’en 2014.

Description

Dans Jour de rentrée, Jean-Marie Darmian raconte sa rentrée au Cours Complémentaire en 1958, puis sa formation à l’Ecole Normale d’Instituteurs de la Gironde et enfin sa première rentrée en tant que Directeur d’école. A travers ce livre c’est aussi toutes les années soixante dans plusieurs petites villes de la Gironde et au château Bourran (Mérignac) que l’on retrouve.

Notice bibliographique

Titre(s) : Jour de rentrée [Texte imprimé] : mes années 60 / Jean-Marie Darmian ; préface de Christian Grené
Publication : Mérignac : Vents salés, DL 2010
Impression : 33-Mérignac : Impr. ACBE Copy-média
Description matérielle : 1 vol. (199 p.) ; 21 cm
Collection : Collection Pourpre
ISBN 978-2-35452-028-1 (br.)

http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb42280748p

Extrait

Jour de rentrée
Camille Gourdon, l’instituteur de Créon p. 25 - 27

Camille Gourdon méritait beaucoup mieux que le surnom habituel de « hussard noir de la République », car il avait la stature et le faciès d’un général d’Empire. Je l’imaginais souvent, mâchoires serrées et saillantes, à la tête d’un bataillon soigneusement sélectionné pour assumer tous les combats que nécessitait son idéal. Flamberge au vent, sabre au clair, menton relevé, il avait déjà parcouru, avant son arrivée à Créon, les mornes plaines de la vie, avec la sensation qu’il n’y avait pas de batailles perdues d’avance. Son accent rocailleux renforçait cette appréciation. Venu de Cazères-sur-l’Adour, bourgade landaise où il mourut d’ailleurs dans une terribles solitude, il n’avait jamais quitté une blouse grise. L’uniforme des fidèles serviteurs de l’armée républicaine, des va-nu-pieds devenus soldats du savoir, lui convenait à merveille, au point que, quand il l’abandonnait, son autorité s’en trouvait diminuée.

Directeur de l’école de garçons de Créon, après être passé par Saint-Emilion, d’où une triste affaire de bagarre avec lancers de marrons à la sortie de la classe l’avait contraint à une mutation, il mit peu de temps pour imposer dans la ville bastide son franc-parler d’homme de gauche résolu et ses convictions laïques bourrues. Camille Gourdon avait osé se présenter aux élections municipales de 1953 en candidat libre, effectuant son entrée au sein d’une assemblée de notables, rassemblés autour du pharmacien Jean Baspeyras. Il y succédait à Louise Paris, première femme élue et … directrice de l’école de filles, pour y faire valoir sa volonté de promouvoir ce système éducatif auquel il devait tout. Sa détermination pour offrir aux enfants qui lui étaient confiés les outils de la réussite allait me permettre en 1958 d’accéder au cours complémentaire. Un événement pour l’école du bourg de Sadirac qui n’avait encore jamais eu pareil honneur.

Camille Gourdon avait en effet arraché, deux années après son arrivée, la création d’une classe de sixième pour tous les sélectionnés venus d’un Entre-deux-Mers privé de pareille structure, jusque là réservée aux privilégiés pouvant partir en pension à Bordeaux. Cet embryon d’établissement du second degré franchit une étape supplémentaire à chaque rentrée. Ainsi, quand j’arrivai, avec mon vélo rouge acheté d’occasion au garde champêtre de Sadirac parti à la retraite, seul garçon de Sadirac admis en sixième, la rentrée s’effectua dans un bâtiment tout juste terminé, bordé d’une cour en terre plus ou moins boueuse. Camille Gourdon avait remporté, avec cette naissance rapide d’un cours complémentaire complet, offrant les quatre niveaux conduisant au brevet, la victoire de sa vie professionnelle. Il n’avit eu de cesse que de transformer ces lieux, de les construire matériellement et surtout pédagogiquement afin qu’ils deviennent incontournables à l’échelle d’un vaste territoire. Il le quittera quinze ans après son arrivée, battu aux municipales, et sans autre récompense que des insignes de chevalier des palmes académiques, remis en privé, chez son ami de toujours, le pharmacien avec qui il avait bataillé durant les campagnes électorales ! Au pied du château d’eau, qui avait symbolisé la première phase du progrès souhaitée par la ville bastide créonnaise, il installe, grâce à sa pugnacité, l’éducation comme priorité absolue des années soixante.

Première rentrée à l’Ecole normale p. 85 – 87

Je me retrouvai, avec mes sacs et mes valises, dans la cour du château de Bourran. Beaucoup des arrivants se connaissaient déjà puisqu’ils venaient d’un internat célèbre pour être une usine à instituteurs. Une dizaine des reçus en Gironde étaient issus du célébrissime collège d’Eymet. Ils constituèrent très vite un noyau dur d’habitués de la vie monacale. Le directeur avait en effet institué un programme quotidien drastique pour les pensionnaires qui lui avaient été confiés par toutes les familles de Dordogne, afin qu’ils soient orientés vers toute la fonction publique dans les divers départements limitrophes. Les quatre derniers « majors » des concours d’entrée en Gironde étaient ainsi issus de cet établissement dont les résultats exceptionnels alimentèrent la filière laïque de manière continue. Jean-Marc, fils d’un cheminot, était le leader de la promotion 137 de l’Ecole normale de la Gironde dans laquelle j’entrais et que je ne quitterais plus. Il accomplira finalement une carrière exceptionnelle dans … la préfectorale, grâce à son succès à l’ENA quelques mois après avoir passé son CAP d’instituteur, pour la forme, en 1967. Jamais il n’oubliera de préciser dans son curriculum vitae son passage par l’Ecole normale, car, comme tous les autres, sans cette chance, il n’aurait pas accompli le parcours remarquable qui sera le sien.

Si nous ne mesurions pas l’importance de cette rentrée, la suite allait nous en persuader.

Ce dimanche-là, personne n’avait pourtant d’autre perspective que celle de trouver sa place dans ce séminaire laïque devant le préparer à redonner à l’école publique ce que l’école publique lui avait apporté. Le discours de bienvenue, tenu par le directeur sur le perron d’entrée du château, fut sans équivoque :

– Vous êtes redevables à l’égard de la République de ce qu’elle va faire pour vous. Vous n’avez pas d’autre choix que de travailler pour réussir et vous préparer à un métier exigeant !

Il roulait les « r » de la même manière que Camille Gourdon. Il tenait le même discours, ce qui me permit vite de comprendre que le moule avait fonctionné à plein régime depuis des décennies. Une étrange impression m’envahit : celle d’entrer dans une Histoire, de ne plus avoir le droit de décevoir, de me préparer, à 16 ans, à devenir, que je le veuille ou non, un « transmetteur » de valeurs d’une société que j’avais rencontrée sans avoir pu la comprendre. Impossible de persuader les générations futures que nous nous sentions, dès le premier jour, investis d’une mission, au sens propre du terme. Toute la subtilité globale de l’Ecole normale reposait sur cette pression jamais formulée, mais pourtant omniprésente dans tous les actes du quotidien.