Instituteur remplaçant sur l’île Bouchaud

Ecrivain

Description

Récit émouvant d’un jeune instituteur affecté pour son premier remplacement sur une île de l’estuaire, l’île Bouchaud dans les années 53-54. Un cadre pédagogique et un climat sociologique peu commun…
Des illustrations à l’aquarelle accompagnent le texte.

Notice bibliographique

Type : texte imprime, monographie
Auteur(s) : Romain, Jean (1932-….) 
Titre(s) : Mon île vierge [Texte imprimé] : nouvelle / texte et ill. de Jean Romain ; préf. de Nelson Paillou
Publication : Libourne (94 rue Président Carnot, BP 169, 33501 Cedex) : Arts graphiques d’Aquitaine, 1997
Description matérielle : 93 p. : ill. en coul. ; 22 cm
Numéros : ISBN 2-86343-026-2 (br.)

http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb36166853v

Extrait

Mon île vierge, avant-propos, p.7-8

« A Jean Felon, mon premier inspecteur, plein de compréhension pour le néophyte que j’étais »

Je ne me sens pas très à l’aise dans cet autobus Hébrard qui m’emporte vers Blaye ce matin du 23 octobre 1953. Je suis en route vers l’inconnu. Je me demande si c’est bien moi qui ai accepté ce premier poste d’instituteur dans ces lieux ignorés et peut-être hostiles…
Le discours que m’a tenu le Secrétaire Général de l’Inspection Académique était rien moins qu’encourageant mais ne m’offrait pas d’autre alternative :

« Monsieur, vous avez postulé pour être instituteur remplaçant. Au mouvement des titulaires, nous avons commis l’erreur de nommer une institutrice dans une des îles de la Gironde : l’île Bouchaud. C’est un poste difficile pour une femme, les habitants de cette île sont des êtres frustres. Déjà elle est soumise à des harcèlements de toutes sortes qu’elle ne pourra supporter longtemps. Acceptez-vous de la remplacer ? C’est aussi pour vous une chance inespérée de commencer tout de suite dans le métier. Si nous vous avons choisi pour vous faire cette proposition, c’est parce que dans votre dossier figure la pratique du judo. En plus, votre condition masculine vous tiendra, sans doute à l’abri des manifestations intempestives des îliens. D’autre part, vous bénéficierez d’un emploi du temps intéressant : vous travaillerez sur l’île du lundi quatorze heures au vendredi soir dix-sept heures.

L’absence de représentant clérical en ces lieux nous a permis de faire classe le jeudi et pour vous, cela vous autorise à un long week-end à Bordeaux. Alors qu’en pensez-vous ? »

Conférence du 15 juin 2002 à Gauriac

Âgé d’une vingtaine d’année, Jean Romain connaît là, sa première expérience professionnelle; mais il ne sort pas de l’Ecole Normale, et n’a aucune formation. Contrairement à Yves Castex, il a reçu une lettre très personnalisée de l’Inspection Académique, lui expliquant bien que ce poste est difficile, que les habitants de l’île sont « des êtres frustres » et qu’il a été choisi parce qu’il pratiquait le judo. Aussi est-il inquiet dans l’autobus de la Compagnie Hébrard qui l’amène à Blaye, où l’attend son bateau, et encore plus inquiet quand il grimpe dans la petite embarcation  » bien frêle pour affronter ce flot immense.  » Ce sont ses débuts dans la marine… Devant la majesté du fleuve et les rives marécageuses bordées d’une végétation luxuriante, il a l’impression de naviguer sur le Mississipi.

Le  » marin « , ici s’appelle Bruno et ses compagnons de voyage parlent à peine le français. La vie sur l’île va être pleine d’aventures. Les premiers jours, des jeunes hommes essaient de lui faire peur en tirant des coups de feu sous ses fenêtres ou en entrant chez lui. Un  » chez-lui  » très sommaire et qui ne ferme pas à clé ! Il affronte la tempête et les sables mouvants. L’inspecteur lui fera une visite agrémentée d’une chasse au canard… Les enfants parlent un mauvais français et la population habite dans des logements insalubres, sans confort ni hygiène.
Mais peu à peu, il  » apprivoise  » les îliens, joue aux cartes et va à la chasse avec eux?. La vie, dans sa classe, avec les enfants, le passionne. Toute cette année va le marquer profondément.  » Plus de quarante ans se sont écoulés depuis ces évènements, écrit-il, et pourtant, au fond de ma mémoire, ils sont demeurés intacts, tellement présents et vivants que je n’ai aucune peine aujourd’hui à les faire resurgir. Chacun rêve de son île vierge. C’est une quête qui peut durer très longtemps et qui n’aboutit pas toujours. J’ai eu, quant à moi, la chance de la trouver dès mes 21 ans.
Il y avait un personnage très important sur les îles, c’était le marin. Chaque château avait son marin. L’instituteur aussi avait son marin, c’était celui de Calmeil,  » Lolo « . Il connaissait parfaitement son travail, et la traversée avec lui était rassurante. Ce n’était pas toujours facile de traverser, surtout par temps de brouillard. A cette époque, il y avait beaucoup de trafic sur la rivière, de gros paquebots, des cargos remontaient vers Bordeaux ou redescendaient vers la mer. C’est Yves qui souvent faisait sonner la cloche. C’était moins drôle quand c’était le marin de Sourget. C’était un jeune homme qui n’était pas marin de métier. Il ne savait pas se servir d’une boussole, il ne se servait que de sa montre. C’est à dire qu’il savait qu’il fallait vingt minutes pour traverser. Si on dépassait les vingt minutes, c’est qu’on s’était perdu !

Odile Madrias, à partir de notes prises lors de la conférence donnée le 15 juin 2002 à Gauriac par MM. Romain et Castex