Figure d’élève dans le premier quart du XXème siècle : Augustin.

Description

Il s’agit d’un extrait du roman de François Mauriac Préséances, publié en 1921. Dans un collège bordelais fréquenté par les enfants des négociants en vin les plus riches de la ville, un fils de famille qui n’appartient pas à « l’aristocratie du bouchon » car son père est négociant en bois, se sent humilié par ses camarades et se rapproche d’Augustin, élève sans fortune. C’est le portrait de ce dernier que nous avons ici.

Notice bibliographique

Type : texte imprime, monographie
Auteur(s) : Mauriac, François (1885-1970)
Titre(s) : Préséances [Texte imprimé] ; [suivi de] Galigaï / François Mauriac
Publication : Paris : Librairie générale française, 1990
Impression : 72-la Flèche : Impr. Brodard et Taupin
Description matérielle : 1 vol. (252 p.) : couv. ill. en coul. ; 17 cm
Collection : Le livre de poche ; 6730
Indice(s) Dewey : 843.91 (22e éd.)
Numéros : ISBN 2-253-05237-X (br.) : 29 FR

Extrait

p 11-13.

« Augustin fut au collège le singulier élève toujours premier en composition française, mais que l’inimitié du maître d’étude condamne aux arrêts à perpétuité. Aucune avanie ne le trouvait accessible. A certaines dates solennelles, où toutes les punitions étaient levées, il allait d’un pas tranquille reprendre sa place contre le mur, étant de ceux qui rendent grâce au châtiment de ce qu’il les isole et qui jamais ne se plaignent de leur sort, pourvu qu’il ne soit pas le sort commun ; cet innocent dédaignait d’être pardonné et ne se fût pas résigné à n’être plus puni. Son esprit le désignait aux secrètes rancoeurs de ses maîtres. Maintes fois, il avait secouru le professeur de mathématiques, petit homme myope, submergé au fond d’un problème. Il corrigeait les contresens du maître de latin et humiliait ce monsieur à la barbe soignée qui cachait honteusement, sous sa serviette, une traduction juxta-linéaire du texte grec dont Augustin se dépêtrait avec une assommante assurance.

Aux classes de culte, chaque dimanche, armé d’une logique invincible, il argumentait, obligeait l’aumônier de se compromettre, tantôt avec les casuistes, tantôt avec Jansénius, ne le débusquait d’une hérésie que pour le faire tomber dans une autre, comme ces billes de billards anglais qui passent de godet en godet. Pour comble, il triomphait sans discrétion, exigeait que son adversaire avouât s défaite, lui mettait en quelque sorte le nez dans ses bévues. Enfin ses dissertations françaises ne montraient pas qu’il ait daigné prendre, selon l’usage des cours de littérature, aucune note. Il affectait de n’admirer que quelques poètes très anciens ou très modernes et l’on s’était résigné à fermer les yeux sur ses lectures pour n’être pas obligé de le mettre à la porte. Elles étaient au moins singulières, comme en témoigne la composition qu’il écrivit sur ce motif : « Quel est votre poète préféré ? Donnez les raisons de votre choix. » Augustin eut le toupet de consacrer un dithyrambe à un certain Arthur Rimbaud (qui, selon le maître de littérature, n’avait probablement jamais existé). A ces pages d’ailleurs incompréhensibles, il devait deux bienheureux dimanches de retenue et d’avoir échappé à la navrante promenade dans des faubourgs, au football sur une prairie galeuse de banlieue.
Son uniforme sans bouton, couvert de taches, sa chevelure, un aspect de saleté, nous détournaient de voir les pures lignes de ce visage souillé. Dans ce collège d’enfants riches, et s’estimant les uns les autres selon l’importance de l’auto qui, au sortir des vêpres, les venait quérir, et où j’exigeais que ce fût le valet de chambre et non une servante qui m’attendît au parloir, la royauté d’Augustin n’était pas telle que ces fils de marchands l’eussent reconnue volontiers. D’ailleurs, on ne le désignait que par un prénom : nul n’ignorait qu’un mystère honteux enveloppait les circonstances de sa venue au monde, -et qu’il fût élevé dans ce luxueux collège, il y avait là de quoi exciter de jeunes imaginations romanesques ; mais le romanesque n’était point ce qui étouffait le fils Frédy Dupont, ni le fils John Martineau, ni le fils Willy Durand, ni le fils Percy Larousselle et autres héritiers présomptifs des grandes Maisons de vin, passionnés déjà de beaux inventaires en fin d’année, de chevaux, d’automobiles- et qui croyaient parler d’amour lorsqu’ils chiffraient, à quelques francs près, l’entretien de la maîtresse éventuelle dont il serait flatteur de faire étalage, à leur sortie du collège. Dans l’attente de ce jour, ils échangeaient des adresses de Maisons où « un tel qui y allait depuis des mois n’avait jamais rien attrapé » (car leur prudente passion ignorait cette fougue qu’aucun risque n’arrête). Ces messieurs affectaient à l’endroit d’Augustin un mépris mêlé de terreur et de jalousie- aussi de dégoût physique d’enfants soumis au tub quotidien pour un pensionnaire crasseux.»