Dissertation sur la politique des Romains dans la religion

    Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/VI/6

     

    Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 75-98. Il a été édité par Lorenzo Bianchi (Université L’Orientale, Naples), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici). Les notes sont celles de Montesquieu.

    Nous reproduisons aussi en annexe la résomption qu’en a faite Sarrau de Boynet, le 26 août 1716 (Ms 828/XVI/26).

    Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

    Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007: http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

    Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

    Première publication : 1796 (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 193-207).

     

     

    Dissertation sur la politique des Romains dans la religion

     

    Ce ne fut ni la crainte ni la pieté qui etablit la religion ches les Romains, mais la necessité ou sont touttes les societes d’en avoir une, les premiers roys ne furent pas moins attentifs a reglér le culte et les ceremonies qu’a donnér des loix et batir des murailles, je trouve cette difference entre les legislateurs romains et ceux des autres peuples, que les premiers firent la religion pour l’etat et les autres l’etat pour la religion. Romulus Tatius et Numa asservirent les dieux à la politique : le culte et les ceremonies, qu’ils instituerent furent trouvés si sages que lors que les roys furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple dans sa fureur pour la liberté n’osa s’affranchir.

    Quand les legislateurs romains etabl[i]rent la religion, ils ne penserent point a la reformation des moeurs, ni a donner des principes de morale, ils ne voulurent point gener des gens qui ne connoissoint pas encore, les engagemens d’une societé dans laquelle ils venoint d’entrer.

    [f. 1v] Ils n’eurent donc d’abord qu’une vue generale qui etoit d’inspirer a un peuple qui ne craignoit rien, la crainte des dieux et se servir de cette crainte, pour les conduire a leur fantaisie.

    Les successeurs de Numa n’oserent point faire ce que ce prince n’avoit point fait, le peuple qui avoit beaucoup perdu de sa ferocité et de sa rudesse, etoit devenu capable d’une plus grande discipline. Il eut ete facille d’ajouter aux cerémonies de la religion des principes et des regles de morale, dont elle manquoit ; mais les Romains etoint trop clair voyans pour ne point connoistre combien une pareille reformation eut eté dangereuse : c’eut ete convenir que la religion etoit defectueuse, c’étoit luy donner des ages, et affoiblir son authorité en voulant etablir ; la sagesse des Romains leur fit prendre un meilleur party en etablissant de nouvelles loix ; les institutions humaines peuvent bien changer, mais les divines doivent etre immuables comme les dieux meme.

    Ainsi le senat de Rome ayant chargé le preteur, Petilius d’examiner les ecrits du roy Numa, qui avoi[en]t ete trouves [f. 2r] dans un coffre de pierre 400 ans apres la mort de ce roy, resolut de les faire brulér sur le raport que luy fit ce pret[e]ur que les ceremonies qui etoint ordonnées dans ces ecrits differoient beaucoup de celles qui se pratiquoient alors, ce qui pouvoit jettér des scrupules dans l’esprit des simples, et leur faire voir que le culte prescrit n’etoit pas le meme que celuy qui avoit été institué par les premiers legislateurs et inspiré par la nimphe Égérie.

    On portoit la prudence plus loin, on ne pouvoit lire les livres sibillins sans la permission du senat qui ne la donnoit meme que dans les grandes occasions, et lors qu’il s’agissoit de consoler les peuples : toutes les interpretations etoint deffendües ; ces livres meme etoint toujours renfermés et par une precaution sy sage on otoit les armes des mains des fanatiques et des seditieux.

    Les devins ne pouvoient rien prononcer sur les affaires publiques sans la permission des magistrats, leur art etoit absolument subordonné a la volonté du senat, et cela avoit été ainsy ordonné par les livres [f. 2v] des pontifes dont Ciceron(1) nous a conservé quelques fragments, Bella disceptanto : prodigia, portenta ad Etruscos et aruspices si senatus jusserit deferunto” ; et dans un autre endroit : Sacerdotum genera duo sunto : unum quod praesit ceremoniis et sacris, alterum quod interpretetur fatidicorum et vatum fata jncognita cum senatus populusque ads[c]iverit.

    Polibe met la superstition au rang des avantages que le peuple romain avoit par-dessus les autres peuples ; ce qui paroit ridicule aux sages est necessaire pour les sots ; et ce peuple qui se met si facillement en colere, a besoin d’être arrêté par une puissance jnvisible.

    Les augures et les aruspices etoient proprement les grotesques du paganisme : mais on ne les trouvera point ridicules,  sy l’on fait reflexion que dans une religion toutte populaire comme celle-la, il n'y avoit rien d'extravagant, la credulité du peuple reparoit tout ches les Romains, plus une chose etoit contraire a la raison humaine, plus elle leur paroissoit divine [f. 3r] une verité simple ne les auroit pas vivement touches, il leur faloit des sujets d’admiration il leur faloit des signes de la divinité, et ils ne les trouvoient que dans le merveilleux ou le ridicule.

    C’etoit a la verité une chose tres extravagante de faire dependre le salut de la republique de l’apetit sacré d’un poulet, et de la disposition des entrailles des victimes : mais ceux qui introduisirent ces céremonies en connoissoient bien le fort et le foible, et ce ne fut que par de bonnes raisons qu’ils pecherent contre la raison meme.

    Sy ce culte avoit ete plus raisonnable les gens d’esprit en auroi[en]t ete la dupe, aussy bien que le peuple, et par la on auroit perdu tout l’avantage qu’on en pourroit attendre : il faloit donc des ceremonies qui pussent entretenir la super[s]tition des uns et entrer dans la politique des autres ; c’est ce qui se trouvoit dans les divinations. On y mettoit les arrets du ciel dans la bouche des principaux senateurs, gens eclairés [f. 3v] et qui connoissoient egalement le ridicule et l’utilité des divinations.

    Ciceron(2) dit que Fabius etant augure tenoit pour regle que ce qui etoit avantageux a la republique se faisoit toujours sous de bons auspices “optimis auspiciis geri quae pro salute reipublicae gererentur ; quae contra re[m]publicam gererentur contra auspicia fieri.” Le meme(3) dit qu'il est de l'opinion de Marcelus, qui disoit que quoy que la credulité populaire, eut etably au commancement les augures, on en avoit retenu l’usage pour l’utilité de la republique ; et il met cette difference entre les Romains et les etrangers, que ceux-cy s’en servoient indifféremmant dans touttes les occasions, et ceux-la seulement dans les affaires, qui regardoient l’interet public. Ciceron(4) nous aprend que la foudre tombée du coté gauche etoit d’un bon augure, excepté dans les assemblées du peuple, “praeterquam ad comitia” ; les regles de l’art cessoient dans cette occasion, les magistrats y jugeoint a leur fantaisie de la bonté des auspices, et ces auspices etoint une [f. 4r] bride avec laquelle ils menoient le peuple. Ciceron ajoute, “hoc institutum reipublicae causâ est, ut comitiorum, vel in jure legum, vel in judiciis populi, vel in creandis magistratibus principes civitatis essent interpretes”. Il avoit dit auparavant qu’on lisoit dans les livres sacrés, “Jove tonante et fulgurante comitia populi habere nefas esse” ; cela avoit été introduit, dit il, pour fournir un pretexte aux magistrats de rompre les assemblées du peuple ; “hoc reipublicae causa constitutum, comitiorum enim non habendorum, causas essé voluerunt”.

    Au reste il etoit indifferent que la victime qu’on immoloit se trouva de bon ou mauvais augure : car lors qu’on n’etoit point content de la premiere on en immoloit une seconde, une troisieme, une 4e qu’on apeloit, hostiae succedaneae. Paul Emile voulant sacrifier fut obligé d’egorgér 20. victimes, les dieux ne furent apaises qu’a la derniere dans laquelle on trouva des signes qui promettoint la victoire. C’est pour cela qu’on avoit coutume de dire que [f. 4v] dans les sacrifices les dernieres victimes valoient toujours mieux que les premieres.

    Cesar ne fut pas sy patiant que Paul Emile ; ayant egorgé plusieurs victimes, dit Suetonne, sans en trouver de favorables, il quitta les autels avec mepris, et entra dans le senat, “pluribus hostiis caesis, cum litare non posset introiit curiam spretâ religione”.

    Comme les magistrats se trouvoient maitres des presages, ils avoient un moyen sur pour detournér le peuple d’une guerre qui auroit été funeste, ou pour luy en faire entreprendre une qui auroit peu etre utile. Les devins qui suivoint toujours les armée[s], et qui etoint plutot les interpretes du general que des dieux, inspiroi[en]t de la confiance aux soldats. Sy par hasard quelque mauvais presage, avoit epouvanté l’armée, un habile general en convertissoit le sens, et se le rendoit favorable : ainsy Scipion qui tomba en sautant de son vaisseau sur le rivage d’Afrique prit de la terre dans ses mains : Je te tiens, dit-il, ô terre d’Afrique, et par ces mots [f. 5r] rendit heureux un presage qui avoit paru sy funeste. Les Siciliens s’etant embarqués pour faire quelque expedition en Afrique furent si epouvantés d’une eclipse de soleil, qu'ils furent sur le point d’abandonnér leur entreprise : mais le general leur representa qu’a la vérité cette eclipse eut été de mauvais augure, sy elle eut paru avant leur embarquement ; mais que puisqu’elle n’avoit paru qu’aprés, elle ne pouvoit menacér que les Afriquains ; par là il fit cessér leur frayeur, et trouva dans un sujet de crainte le moyen d’augmentér leur courage.

    Cesar fut plusieurs fois averty par les devins de ne point passér en Afrique avant l’hiver ; il ne les ecouta pas et prevint par là ses ennemis, qui, sans cette diligence, auroient eu le tems de réunir leurs forces.

    Crassus dans un sacrifice ayant laissé tombér son couteau des mains, on en prit un mauvais augure : mais il rassura le peuple en luy disant ; bon [f. 5v] courage, au moins mon epée ne m’est jamais tombée des mains. Lucullus etant pret de donner bataille a Tigrane on luy vint dire que c’etoit un jour malheureux ; tant mieux, dit-il, nous le rendrons heureux par notre victoire. Tarquin le Superbe voulant etablir des jeux a l’honneur de la déesse Mania consulta l’oracle d’Apollon qui repondit obscurement et dit qu’il faloit sacriffier tetes pour tetes, “capitibus pro capitibus supplicandum”. Ce prince plus cruel encore que superstitieux fit immoler des enfans : mais Junius Brutus changea ce sacrifice horrible, car il le fit faire avec des tetes d’ail et de pavot et par la remplit ou eluda l’oracle(5).

    On coupoit le noeud gordien quand on ne pouvoit pas le delier ; ainsy Clodius Pulcher(6) voulant donnér un combat naval, fit jetter les poulets sacrés dans l'eau, afin de les faire boire, disoit-il, puisqu’ils ne vouloint pas manger.

    Il est vray qu’on punissoit quelques fois un general de n’avoir pas suivi les presages, et cela meme etoit un nouvel effet de la [f. 6r] politique des Romains : on vouloit faire voir au peuple que les mauvais succés, les villes prises, les batailles perdües n’etoint point l’effet d’une mauvaise constitution de l’etat ou de la foiblesse de la republique, mais de l’impieté d’un cytoyen, contre lequel les dieux etoint irrités ; sur cette persuasion il n’etoit pas difficille de rendre la confience au peuple, il ne faloit pour cela que quelques ceremonies et quelques sacrifices.

    Ainsy lorsque la ville etoit menacée ou affligée de quelque malheur, on ne manquoit pas d’en chercher la cause, qui etoit toujours la colere de quelque dieu, dont on avoit negligé le culte ; il suffisoit pour s’en garantir de faire des sacrifices et des processions, de purifier la ville avec des torches, du souffre, et de l’eau salée. On faisoit faire a la victime le tour des rempar[t]s avant de l’egorger, ce qui s’apelloit, “sacrificium amburbium, et amburbiale” : on aloit meme quelques fois jusqu’a purifier les armées et les flotes, apres quoy chacun reprenoit courage.

    [f. 6v] Scevola grand pontife, et Varron un des leurs grands theologiens, disoient qu’il etoit necessaire que le peuple ignorat beaucoup de choses vrayes et en crut beaucoup de fausses : St. Augustin(7) dit que Varron avoit decouvert par là tout le secret des politiques et des ministres d’Etat. “Totum consilium prodidit sapientum per quod civitates et populi regerentur.”

    Le meme Scevola au raport de St. Augustin(8) divisoit les dieux en trois classes, ceux qui avoint ete etablis par les poëtes, ceux qui avoint ete etablis par les philosophes, et ceux qui avoint ete etablis par les magistrats, a principibus civitatis.

    Ceux qui lisent l’histoire romaine et qui sont un peu clair voyans, trouvent a chaque pas des traits de cette politique que nous venons de marquer : ainsy on voit Cyceron qui en particulier et parmy ses amis fait a chaque moment une confession d'incredulité ; “adeone me delirare censes ista ut credam ?” Et on voit le meme Ciceron parler en public avec un zele extraorinaire contre l’empieté de Verres. On voit un Clodius qui avoit insolemment profané les misteres de la bonne deesse et dont [f. 7r] l’impieté avoit ete marquée par 20. arrests du senat, faire luy meme une harangue remplie de zele, a ce senat qui l’avoit foudroyé, contre le mepris des pratiques anciennes et de la religion. On voit un Saluste, le plus corrompu de tous les cytoyens, mettre à la tete de ses ouvrages une preface digne de la gravité et de l’austerité de Caton : je n’aurois jamais fait si je voulois epuisér tous les exemples.

    Quoy que les magistrats ne donnassent point dans la religion de peuple, il ne faut pas croire qu’ils n’en eussent point. Mr. Cudvorth a fort bien prouvé que ceux qui etoint eclairés parmi les payens adoroient une divinité supreme, dont les divinités du peuple n’etoi[en]t qu’une participation. Les payens, tres peu scrupuleux dans le culte, croioient qu’il etoit indifferent d’adorer la divinité meme ou les manifestations de la divinité ; d’adorér par exemple dans Venus la puissance passive de la nature, ou la divinité supreme en tant qu’elle est susceptible de touttes generations, de rendre un culte au soleil ou a l’Etre [f. 7v] supreme en tant qu’il anime les plantes et rend la terre feconde par sa chaleur, ainsy le stoicien Balbus dit dans Ciceron que Dieu participe par sa nature a touttes les choses d’ici bas, qu’il est Cerès sur la terre, Neptune sur les mers : deus pertinens per naturam cujusque rei, per terras Ceres, per mare Neptunus alia per alia poterunt intelligi qui qualescunque sint quoque eos nomine consuetudo mencupaverit, hos deos et venerari et colere debemus. Nous en scaurions davantage si nous avions le livre qu’Asclepiade composa, intitulé l’harmonie de touttes les theologies.

    Comme le dogme de l’ame du monde etoit presque universellement recu, et que l’on regardoit chaque partie de l’univers comme un membre vivant dans lequel cette ame etoit repandüe, il sembloit qu’il etoit permis d’adorer indifferemment touttes ces parties et que le culte devoit etre arbitraire comme etoit le dogme.

    Voila d’ou etoit né cet esprit de tolerance [f. 8r] et de douceur qui regnoit dans le monde payen ; on n’avoit garde de se persecuter et de se dechirer les uns les autres, touttes les religions touttes les theologies y etoint egalement bonnes, les heresies, les guerres, et les disputes de religion y etoint inconnües ; pourveu qu’on allat adorér au temple, chaque cytoyen etoit grand pontife dans sa famille.

    Les Romains etoint encore plus tolerans que les Grecs qui ont toujours gaté tout : chacun scait la malheureuse destinée de Socrate.

    Il est vray que la religion egyptienne, fut toujours proscritte a Rome, c’est que elle etoit intolerante, qu’elle vouloit regnér seule, et s’etablir sur les debris des autres, de maniere que l’esprit de douceur et de paix qui regnoit chez les Romains, fut la veritable cause de la guerre qu’ils luy firent sans relache.

    Valere Maxime(9) raporte l'action d'Emilius Paulus qui apres un raport du senat qui ordonnoit qu'on abatit les temples des divinités egyptiennes, prit luy meme une hache et donna les premiers coups afin d’encourager [f. 8v] par son exemple les ouvriers frapés d’une crainte superstitieuse.

    Mais les pretres d’Isis et de Serapis avoient encore plus de zele pour etablir ces ceremonies qu’on n’en avoit a Rome pour les proscrire. Quoiqu’Auguste au raport de Dion(10) en eut deffendu l’exercice dans Rome, Agrippa qui commandoit dans la ville a son absence feut obligé de le deffendre une seconde fois, on peut voir dans Tacite et dans Suetone(11) les frequens arrets que le senat fut obligé de rendre pour banir ce culte de Rome.

    Il faut remarquer que les Romains confondirent les Juifs avec les Egiptiens, comme on scait qu’ils confondirent les chretiens avec les Juifs, ces deux religions furent longtems regardées comme deux branches de la premiere et partagerent avec elle la haine, le mepris et la persecution des Romains : les memes arrests qui abolirent a Rome les ceremonies egiptiennes mettent toujours les ceremonies juives, avec celles-cy comme il paroit par Tacite(12) et par [f. 9r] Suetonne dans les vies de Tibere et de Claude. Il est encore plus clair que les historiens n’ont jamais distingue le culte des chretiens d’avec les autres. On n’etoit pas meme revenu de cette erreur, du tems d’Adrien, comme il paroit, par une lettre que cet empereur ecrivit d’Egypte au consul Sencrianus : “tous ceux qui en Egypte adorent Serapis, sont chretiens, et ceux meme qu’on apelle evêques, sont attaches au culte de Serapis ; il n’i a point de Juif, de prince de la sinagogue, de Samaritain, de pretre des chretiens, de mathematicien, de devin, de baigneur qui n’adore Serapis ; le patriarche meme des Juifs adore indifferemment Serapis et le Christ... Ces gens n’ont d’autre dieu que Serapis, c’est le dieu des chretiens, des Juifs et de tous les peuples” : illi qui Serapium colunt, christiani sunt ; et devoti sunt Serapi, qui se Christi episcopos dicunt. Nemo hic archisynagoga Judaeorum, nemo Samarites, nemo christianorum presbyter, non mathematicus, non aruspex, non aliptes, qui non Serapium colat ; Ipse ille patriarcha judeorum scilicet, cum Aegyptum venerit, ab aliis Serapidam [f. 9v] adorare, ab aliis cogitur Christum...Viris illis deus est Serapia : hunc Judei, hunc christiani, hunc omnes et gentes(13). Peut-on avoir des idées plus confuses de ces trois religions et les confondre plus grossierement ?

    Chez les Egiptiens les pretres fesoint un corps à part, qui etoit entretenu aux depens du public : de la naissoient plusieurs inconveniens, touttes les richesses de l’etat se trouvoient englouties dans une societé, de gens qui recevant toujours et ne rendant jamais attiroient insensiblement tout a eux. Les pretres d’Egipte ainsy gagés pour ne rien faire languissoient tous dans une oisiveté dont ils ne sortoient qu’avec les vices qu’elle produit ; ils etoint brouillons, inquiets, entreprenants, et ces qualites les rendoient extremement dangereux : enfin un corps dont les interets avoint ete violemment separés de ceux de l’etat, etoit un monstre, et ceux qui l’avoint etably avoint jetté dans la societé, une semence de discorde, et de guerres civiles : il n’en etoit pas de même a Rome ; on y avoit fait de la pretrise une charge civile, les dignités d’augure et de grand pontife [f. 10r] etoint des magistratures, ceux qui en etoint revetus etoint membres de senat, et n’avoint pas par consequent des interets differens de ceux de ce corps ; “bien loin de se servir de la superstition pour oprimer la republique, ils l’employent utilement a la soutenir[.] dans notre ville, dit Cicéron(14), les roys et les magistrats qui leur ont succedé ont toujours eu un double caractaire, et ont gouverné l’etat sous les auspices de la religion ; “apud veteres qui rerum potiebantur iidem auguria tenebant, ut testis est nostra civitas, in qua et reges et augures, et postea privati eodem sacerdotio praediti rempublicam relligionum autoritate vexerunt.[”]

    Les duumvirs avoint la direction des choses sacrées, les quindecimvirs avoint soin des ceremonies de la religion, gardoient les livres des sibilles, ce que fesoint auparavant les decemvirs et les duumvirs ; ils consultoint les oracles lors que le senat l’avoit ordonné et en faisoint le raport ; y ajoutant leur avis ; ils etoint aussy commis pour executér tout ce qui etoit prescrit dans les livres des sibilles, et pour faire celebrér les jeux seculaires, de maniere que touttes les [f. 10v] ceremonies religieuses passoint par les mains des magistrats.

    Les roys de Rome avoint une espece de sacerdoce, il y avoit de certaines ceremonies qui ne pouvoint etre faites que par eux. Lorsque les Tarquins furent chassés on craignoit que le pûple ne s’aperceut de quelque changement dans la religion, cela fit etablir un magistrat appellé rex sacrorum, et dont la femme etoit appellée regina sacrorum qui dans les sacrifices fesoint les fonctions des anciens roys : ce fut le seul vestige de royauté que les Romains conserverent parmi eux.

    Les Romains avoint cet avantage qu’ils avoint pour legislateur le plus sage prince dont l’histoire profane ait jamais parlé : ce grand homme ne chercha dans tout son regne, qu’a faire flurir la justice et l’equité, et il ne fit pas moins sentir sa moderation a ses voisins qu’a ses sujets. Il établit les fecialiens qui etoint des pretres sans le ministere desquels on ne pouvoit faire ni la paix ni la guerre ; nous avons encore des formulaires des sermens fait par ces fecialiens, lorsqu'on concluoit la paix avec quelque peuple, dans [f. 11r] celle que Rome fit avec Albe, un fecialien dit dans Tite-Live, si le peuple romain est le premier a s’en departir, publico consilio dolove malo, qu’il prie Jupiter de le fraper, comme il va fraper le cochon qu’il tenoit dans ses maines, et aussy tot il l’abatit d’un coup de caillou.

    Avant que de commancer la guerre on envoyoit un de ces fecialiens faire ses plaintes au peuple qui avoit porté quelque dommage a la republique, il luy donnoit un certain tems pour se consulter et pour chercher les moyens de retablir la bonne intelligence : mais si on negligeoit de faire l’accommodement le fecialien s’en retournoit et sortoit des terres de ce peuple injuste apres avoir invoqué contre luy les dieux celestes et ceux des enfers : pour lors le senat ordonnoit ce qu’il croyoit juste et pieux ; ainsy les guerres ne s’entreprenoint jamais a la hâte, et elles ne pouvoint etre qu’une suite d’une longue et mure deliberation.

    La politique qui regnoit dans la religion des Romains, se developa encore mieux dans leurs victoires, sy la super[s]tition [f. 11v] avoit ete ecoutée, on auroit porté ches les vaincus les dieux des vainceurs, on auroit renversé leurs temples ; et, en etablissant un nouveau culte, on leur auroit imposé une servitude plus rude que la premiere. On fit mieux, Rome se soumit elle meme aux divinités etrangeres, elle les receut dans son sein, et par ce lien le plus fort qui soit parmy les hommes, elle s’attacha des peuples qui la regarderent plutot comme le sanctuaire de la religion, que comme la maitresse du monde. Mais pour ne point multiplier les etres, les Romains a l’exemple des Grecs, confondirent adroitement les divinités etrangeres avec les leurs ; s’ils trouvoint dans leurs conquetes un dieu qui eut du raport a quelqu’un de ceux qu’on adoroit à Rome, ils l’adomptoi[en]t ainsy faut dire, en luy donnant le nom de la divinité romaine, et luy accordoient sy j’ose me servir de cette expression, le droit de bourgeoisie dans leur ville : ainsy lors qu’ils trouvoi[en]t quelque héros fameux qui eut purgé la terre ; de quelque monstre, ou soumis quelque peuple barbare, [f. 12r] ils luy donnoi[en]t aussy tot le nom d’Hercule.

    Nous avons percé jusqu’a l’ocean dit Tacite(15), et nous y avons trouvé les colonnes d’Hercule, soit qu’Hercule y ait été, soit que nous ayons attribué a ce heros tous les faits dignes de sa gloire, “ipsum quim etiam Oceanum illâ tentavimus et superesse adhuc Herculis columnas fama vulgavit, sive adiit Hercules, sive quidquid ubique magnificum est in claritatem eius referre consuevimus.[”]

    Varron a compté 44. de ces dompteurs de monstres. Ciceron[m18](16) n’en a compté que six, 22. Muses, 5. Soleils, 4. Vulcains, 5. Mercures, 4. Apollons, 3. Jupiters.

    Eusebe[m19](17) va bien plus loing, il compte presque autant de Jupiters que de peuples.

    Les Romains qui n’avoint proprement d’autre divinité que le genie de la republique, ne fesoint point d’attention au desordre et a la confusion qu’ils jettoint dans la mythologie ; la credulité des peuples qui est toujours au-dessus du ridicule et de l’extravagant, réparoit tout.

     

     

    [Résomption par Sarrau de Boynet]

    2o. Pour M. le Pr Montesquieu

    [f. 2r] La gloire que le peuple romain s’étoit acquise par le succés de ses armes, par la sagesse de ses loix, et par son genie pour les lettres, semble avoir été ternie par le culte extravagant qu’il rendoit a ses dieux.

    Chaque fois que Rome aioutoit de nouvelles provinces a son empire elle se rendoit esclave de quelque nouvelle divinité, le nombre des idoles qu’on adoroit dans l’enceinte de ses murs, surpassoit le nombre de ses citoyens.

    Quelle honte pour la nature humaine des conquerrants, des politiques, des philosophes [f. 2v] paroissent dans ce fait plus depourvus de sages que les nations barbares quel contraste de raison et d’aveuglement.

    Vous avés débrouillé ce mistere Mr en faisant voir que les premiers legislateurs romains établirent la religion pour l’état et non comme ceux des autres peuples l’état pour la religion, c’est-a-dire qu’ils assuiettirent les dieux a la politique voyant la necessité qu’il y avoit de contenir par un pouvoir invisible une nation fiere qui auroit pu secouer souvent le ioug d’une puissance cognue, tant les exemples que vous rapportés a ce suiet sont des preuves evidentes de vostre opinion.

    Les augures et les aruspices que vous apellés avec raison les grotesques du paganisme n’étoient que les interpretes de la volonté des magistrats et des [f. 3r] generaux d’armée, selon les circonstances ils se servoient avec succés a leur gré de ces pretendus arrets du ciel pour en imposer au peuple ou pour ranimer la valeur des soldats.

    La netteté et l’ordre qui regnent dans vostre ouvrage, les recherches curieuses dont il est rempli, nous font souhaiter d’en voir la continuation, cette vaste matiere Monsieur peut encore pleusieurs fois vous attirer nos aplaudissements.



    (1) lib. 2 de leg.

    (2) de senectute.

    (3) l. de divinat.

    (4) lib. 2 de divinat.

    (5) Macrob. l. 1 Saturnal.

    (6) Val. Max. 1.

    (7)de Civit. Dei l. 4 c. 31.

    (8) l. 4 de Civit. Dei

    (9) l. 1. c. 3.

    (10) l. 34.

    (11) l. 2

    (12) l. 2

    (13) Flav. Vopiscus in vita Saturnini.

    (14) l. 1. de divinat.

    (15) l. 5. c. 34.

    (16) l. 3. de nat. deor.

    (17) Praep. evang. l. 3.

     

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