Discours de réception de Montesquieu à l’académie de Bordeaux

    (1716)

    Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/VI/5

    Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 65-73. Il a été édité par Sheila Mason (Birmingham University), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici).

    Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

    Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

    Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

    Première publication : 1796 (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 245-248).

     

    Discours de Mr le president Montesquieu le jour de sa reception, 1 mai 1716

     

    Les sages de l’antiquité recevoient leurs disciples sans examen et sans choix, ils croyoient que la sagesse devoit etre commune a tous les hommes comme la raison et que pour etre philosophe c’etoit assés d’avoir du gout pour la philosophie.

    Je me trouve parmi vous Mrs moy qui n’ay rien qui puisse m’en approcher que quelque attachement pour l’etude, et quelque gout pour les belles-lettres ; s’il suffisoit pour obtenir cette faveur d’en connoitre parfaitement le prix et d’avoir pour vous de l’estime et de l’admiration je pourrois me flatter d’en etre digne, et je me comparerois à ce Troyen qui merita la protection d’une deesse seulement parce qu’il la trouva belle.

    Ouy Mrs je regarde votre académie comme l’ornement de nos provinces, je regarde son etablissement comme ces naissances heureuses ou les intelligences du ciel president toujours.

    On avoit vu jusques ici les sciences non pas negligées mais meprisées ; le gout entierement corrompu les belles-lettres ensevelies dans l’obscurité et les muses etrangeres dans la patrie des Paulins et des Ausones.

    Nous nous trompions de croire que nous fussions connus chez nos voisins  par la  vivacite de notre esprit [;] ce n’etoit sans doute que par la barbarie de notre langage .

    Oui Mrs il a eté un tems ou ceux qui s’attachoient a l’etude etoient regardes comme des gens singuliers qui n’etoient point  faits pour  les autres hommes. Il a eté un tems ou il y avoit du ridicule et de l’ affectation de a  se degager des prejugés du peuple et ou chacun regardoit son aveuglément comme une maladie qui luy etoit chere et dont il etoit dangereux de guerir

    [f. 1v] Dans un tems si critique pour les scavants on n’etoit point impunement plus eclairé que les autres, si quelqu’un entreprenoit de sortir de cette sphere etroite qui borne les  connoissances du commun , une infinité d’insectes qui  s’elevoit  aussitot formoit un nuage pour l’obscurcir[.] Ceux memes qui l’estimoient en secret se revoltoient en public et ne pouvoient luy pardonner l’affront qu’il leur fesoit  de ne leur pas ressembler .

    Il n’apartenoit qu’a vous de faire cesser ce regne ou plutot cette tyrannie de l’ignorance. Vous l’aves fait Mrs, cette terre ou  nous habitons  n’est plus si aride les lauriers y croissent heureusement on en vient cueillir de toutes parts les scavants de tous les pays vous demandent des couronnes .

    Manibus date lilia plenis.

    C’est asses pour vous que cette academie vous doive et sa naissance et ses progres, je la regarde moins comme une compagnie qui doit perfectionner les sciences que comme un grand trophée elevé a votre gloire, il me semble que j’entends dire a chacun de vous ces paroles du poëte lirique

    Exegi monumentum ære perennius.

    Vous aves eté animés a cette grande entreprise par cet illustre protecteur  dont le puissant genie veille sur vous. Nous l’avons vu quitter les delices de la cour et faire sentir sa presence jusqu’au fonds de nos provinces C’est ainsi que la fable nous represente ses dieux bienfaisants qui du sejour du ciel descendoient sur la terre pour polir des peuples sauvages et faire fleurir parmi eux les sciences et les arts.

    Oseray-je vous dire, Mrs ce que la modestie m’a fait taire jusques icy; quand je vis votre academie naissante s’elever si heureusement je sentis une joye secrette, et soit qu’un instinct flateur semblat me presager ce [f. 2r] qui m’arrive aujourd’huy soit qu’un sentiment d’amour-propre me le fit esperer, je regarday toujours les lettres de votre etablissement comme des titres de ma famille.

    Lié avec plusieurs d’entre vous par les charmes de l’amitie  j’esperay qu’un jour je pourrois entrer avec eux dans un nouvel engagement et leur etre uni par le commerce des lettres, puisque je l’etois deja par le lien le plus fort qui fut parmi les hommes.

    Et si ce que dit un des plus enjoués de nos poetes n’est point un paradoxe qu’il faut avoir du genie pour etre honnête homme ne pouvois-je pas croire que ce coeur qu’ils avoient recu leur seroit un garant de mon esprit.

    J’eprouve aujourd’huy Mrs que je ne m’etois point trop flaté et soit que vous m’ayes fait justice soit que j’aye seduit mes juges, je suis egalement content de moy-même, le public va s’aveugler sur votre choix, il ne regardera plus sur ma tete que les mains scavantes qui me couronnent.

     

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