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Cycle de journées d'étude "Les mots de la science à la Renaissance"

Projet coordonné et organisé par Violaine Giacomotto-Charra (Université Bordeaux-Montaigne - EA 4195 TELEM) et 
Myriam Marrache-Gouraud (Université de Bretagne Occidentale – Brest, HCTI EA 4249)
En collaboration avec Jacqueline Vons (Université François-Rabelais, Tours)

 

 

« L’on ne doibt faire difficulté d’essayer tous experiments » :
l’expérience et ses mots à la Renaissance

Journée d'étude internationale
Vendredi 17 octobre 2014 - 9h- 17h30
Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine - Salle 2

 

Dans le prolongement raisonné de la journée sur les mots du regard, qui engagent profondément la question de la prise en compte du réel et de sa description dans la constitution des savoirs scientifiques, nous souhaitons poursuivre la réflexion sur la manière dont se construit le rapport théorie / pratique dans les savoirs renaissants, et en particulier sur la notion polysémique de l’expérience, dont on restreint généralement l’usage et le rôle à l’une des composantes distinctives de la science telle qu’elle se conçoit et se construit après la dite « Révolution scientifique ». Dès le Moyen Âge, pourtant, le terme d’expérience est attesté dans le d’un savoir acquis « par observance et experience », qui peut avoir de ce fait valeur de preuve. Ce mot, ainsi, est omniprésent dans les textes scientifiques de la Renaissance, qu’il s’agisse de découvrir par expérience, d’apprendre par expérience ou de démontrer par expérience. Que l’idée soit simplement d’appréhender par les sens (en particulier par la vue), ce qui implique déjà un rapport complexe au regard et à la maîtrise du savoir, d’avoir acquis un savoir grâce à une longue pratique, dont la conséquence est le « savoir-faire », ou, déjà, de construire des essais probants, l’expérience est, comme la notion d’observation, une donnée importante pour le discours scientifique renaissant, car elle interagit avec le savoir transmis par le livre et permet de le vérifier, de le corriger, de l’illustrer ou d’en organiser la démonstration. Selon une perspective semasiologique, on pourra donc s’interroger sur la signification exacte que reçoit ce mot employé par les naturalistes, les médecins, les voyageurs, les encyclopédistes et tous gens de savoir, en latin comme en vernaculaire. Quelle différence fait par exemple le latin renaissant entre experientia, expers, experior, experimentum ? Comment les nuances impliquées par l’existence de ces deux termes se résolvent-elles dans le passage dans les différents vernaculaires ? Le doublet français entre « experience » et « experiment », encore attesté au XVIe siècle, est-il le miroir du latin ? Comment, par ailleurs, s’organisent les champs respectifs de l’expérience et de la pratique ? Et leur traduction textuelle ? Le recueil de cas, par exemple, est-il un genre lié à l’expérience comme peuvent l’être les Observationes ? L’évolution des termes implique-t-elle une redéfinition de la conception des savoirs et de leur hiérarchie ? Que devient la distinction aristotélicienne technè / épistémè / praxis dans un tel contexte ?

Mais, s’agissant d’une notion aussi capitale pour l’histoire des sciences que celle d’expérience, on pourra aussi suivre une démarche onomasiologique et s’interroger sur l’existence du concept que nous nommons « expérience » et des mots qui le disent. Les notions d’expérience construite, d’expérience de pensée, d’expérience cruciale, l’idée que l’expérience est quantifiable, reproductible sont-elles en germe ou déjà présentes dans la pensée renaissante ? Que ce soit à partir de l’étude des mots en leur contexte, l’étude des conditions matérielles de l’expérience, ou de celle des concepts et de leur traduction linguistique propre à une époque, ces journées se donnent pour but de cerner la notion d’expérience à travers l’usage réel qu’en font les hommes de savoir de l’époque.

 

MATINÉE

Présidence : Sabine Rommevaux (CNRS - SPHERE)

 

Jacqueline Vons (Université François-Rabelais, Tours) : Introduction

Hervé Baudry (Centro de História da Cultura, Universidade Nova de Lisboa)
« “Expérience” contre “expérience” : l’apologie de la médecine par Antoine Martin contre le chapitre II, 37 des Essais de Montaigne »

« Je sçay par experience, et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles du sené laschent le ventre : je sçay plusieurs telles experiences : comme je sçay que le mouton me nourrit, et que le vin m’eschauffe » : c’est sur ce passage des Essais que le médecin Antoine Martin lance l’apologie de son art puis réfute les idées de ce scandaleux contempteur de la médecine (L’Excellence, utilité, necessité et certitude de la medecine. Avec la responce aux calomnies contenuës au 37. Chapitre du second livre des Essaiz du Sieur de Montaigne, Vannes, De l’imprimerie de Jean Bourrelier, 1610).

La notion d’expérience, récurrente dans le chapitre des Essais, se trouve au cœur du dispositif montaignien comme dans la contre-argumentation de son adversaire. Il conviendrait donc d’en analyser les emplois, de cerner les terrains d’entente et surtout les divergences, chez l’un et l’autre afin de chercher à tracer l’aire et les limites de l’orthodoxie médicale face à l’antiscientifisme montaignien et la rupture, notamment anthropologique, qui l’accompagne.

 

Catherine Lisak (Université Bordeaux-Montaigne)
« Quel sens donner à l’expérience chez Francis Bacon ? »

Cette communication se propose d’explorer la variété et la complexité de la notion d’expérience chez Francis Bacon. Bacon hérite d’un terme qui est en évolution, et dont il contribue à la redéfinition. Ainsi, lorsque Bacon a recours au terme anglais “experience”, celui-ci peut tantôt tendre vers le sens déjà archaïsant d’une expérimentation ou d’une démonstration (Bacon partage alors la langue de Sir Walter Raleigh notamment) ; tantôt il penche vers une notion plus moderne et encore actuelle d’une observation ou d’une participation directe aux événements, mais aussi de l’état, l’étendue, de la durée ou du résultat à l’issue d’une activité qui conduirait vers une approbation dans le milieu scientifique – or ce dernier point nous ramène vers un sens à son tour vieillissant et, par ailleurs, devenu aujourd’hui obsolète. Que ce soit dans ses Essais, ou dans ses multiples travaux dits scientifiques ou juridiques, Francis Bacon intellectualise cette notion qu’il intègre à tous les niveaux de sa méthode. C’est aussi un concept qui demeure à ses yeux fort concret, lorsqu’il le projette sur son public/lecteur afin de redéfinir (ou de formater) son interlocuteur de l’avenir. Notre travail consistera à identifier les différents emplois du terme dans son œuvre ; nous nous attarderons non seulement à la signification linguistique que Bacon reconnaît ou façonne dans cette notion, mais à la valeur méthodologique qu’il lui attribue au sein d’une réflexion scientifique.

 

Valérie Worth-Stylianou (Trinity College, Oxford)
« Le thème de l’expérience dans les traités de médecine et de chirurgie traduits en français au XVIe siècle »

Cette communication se propose d’étudier la notion d’expérience en s’appuyant sur les traités de médecine et de chirurgie qui ont été traduits en français au XVIe siècle. En justifiant le choix des textes à traduire afin de les faire découvrir à un nouveau public, les traducteurs – pour la plupart eux-mêmes hommes de l’art – ont été amenés à réfléchir dans leurs préfaces sur la notion d’expérience. Cette enquête nous permettra, plus particulièrement, de cerner l’évolution des débats entre le savoir livresque venant de l’Antiquité et les nouvelles découvertes apportées surtout par les anatomistes, mais également par les paracelsistes. Nous confronterons donc d’un côté ceux qui croient que l’expérience s’avère toujours inférieure à la théorie – tel Anneau, traducteur en 1554 de Conrad Gesner, qui s’emporte contre « les Medicateurs par experience sans raison » - et d’autre part ceux pour qui l’expérience permet justement de remettre en question les idées acquises – tel Hassart, qui affirme en 1567 dans sa traduction de Paracelse que la chirurgie « ne consiste pas seulement en speculation ou theiorique, mais principalement en experience et usance ».

 

Michael Stolberg (Institut für Geschichte der Medizin  - Würzburg)

« The language and practical application of “experience” in sixteenth-century physicians’ practice records »

Drawing on literally thousands of pages with notes and observations about medical practice and individual cases which have come down to us in the notebooks and handwritten case collections of sixteenth-century physicians, first of all the Bohemian polygraph Georg Handsch, I would like to trace their usage of terms like experientia (and the corresponding verb forms), experimentumpericulum. The meaning of experientia, in this medical, practical context was basically twofold: it could be used to describe an individual observation or the cumulative results of repeated observations. Experimentum, by contrast, was used above all as a general term for any specific drug that was observed or thought to have been proven efficacious in certain diseases. Occasionally, it could, like periculum, also refer, in a more modern sense, to the explicit testing of a certain medicine, however. I would like to link this semantic analysis with an overview of the epistemological practices in which they had their place.

 

APRÈS-MIDI

Présidence : Pascal Duris (Université de Bordeaux)

Juliette Ferdinand (Università degli Studi di Verona)
« Pratique vs Théorie dans l’œuvre de Bernard Palissy, de l’art à l’épistémologie »

Dans l’œuvre de Bernard Palissy (1510-1590), les notions de théorie et pratique revêtent une telle importance qu’elles deviennent les deux protagonistes du dialogue intitulé la Recepte véritable (1563), dans lequel l’auteur expose ses convictions en matière de philosophie naturelle, d’art et d’architecture. Que ce soit dans le domaine des sciences comme dans celui de l’art, la revendication de la pratique est le leitmotiv de cet artiste universel, non seulement parce qu’elle est au cœur de son approche des « secrets de Nature », mais parce qu’elle est porteuse d’une valeur morale qu’il décline de manière récurrente. À travers l’opposition mise en scène par l’auteur entre Pratique et Théorique, nous nous interrogerons sur les enjeux de ces mots en relation avec l’affirmation des professions « mécaniques » dans la formation du savoir à l’époque moderne, et sur leur profondeur sémantique, qui atteint chez Palissy une dimension métaphysique.

 

Michel Pretalli (Université de Franche-Comté)
« La notion d’expérience dans la littérature militaire italienne de la fin du XVIe siècle »

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les défaites militaires des États italiens influencent de façon considérable la réflexion sur l’art de la guerre, renforçant notamment le rôle premier de l’efficacité dans ce domaine. S’agissant d’une qualité que l’on peut facilement jauger par le constat d’un succès obtenu dans la pratique, elle est étroitement liée à l’expérience dont l’utilité absolue est unanimement reconnue par les auteurs des ouvrages militaires de l’époque. Or, après les bouleversements profonds subis par la discipline depuis les dernières années du XVe siècle, l’expérience et, plus généralement, le rapport entre théorie et pratique sont au cœur d’un vif débat entre les tenants d’approches radicalement différentes de l’art : les érudits humanistes, les mathématiciens praticiens et les hommes de terrain qui défendent leurs positions respectives dans une production écrite très importante. Enquêter sur le sens que ces derniers attribuaient aux notions d’expérience ou de pratique montre comment, derrière un accord apparent, se cachent des dissensions dont l’étude se révèle fertile pour la compréhension de l’évolution de l’art, mais aussi pour celle de la culture humaniste, technique et proto-scientifique de la fin de la Renaissance.

 

Laurent Paya (Université François-Rabelais, Tours, CESR)

« Expériences et secrets agronomiques dans le Jardinage (1578) d’Antoine Mizault »

Le Jardinage (1578) d’Antoine Mizauld (1510-1578), astrologue et médecin de Marguerite de Valois, est un texte fondateur de l’agronomie française issu de la traduction du Secretorum agri enchiridion primum, hortorum curam […] paru en 1560. Ignoré des historiens, quand il ne fut pas accusé d’être l’œuvre d’un charlatan, ce traité vulgarisateur est calqué sur le modèle des traités d’économie rurale de l’Antiquité, mais il s’en distingue non seulement car il est ciblé sur l’horticulture, mais aussi car l’agronomie est présentée comme une pratique  médicinale à part entière, dont la finalité est de soigner les plantes cultivées. Comme son titre latin le suggère, le Jardinage relève du corpus de la littérature des secrets. Il propose en effet au lecteur de pénétrer les arcanes de la protection des cultures horticoles par la redécouverte de savoirs perdus, principalement issus des Géoponiques grecques. La méthode de Mizault n’est pas seulement exégétique, puisqu’il tente de garantir la véracité de ses recettes antiques par des expérimentations menées in situ « en presence de quelques miens amis qui s’enquièrent du secret des choses, les voulans cognoistre par experience ». Par ailleurs, l’auteur rend compte de recettes merveilleuses, populaires ou de son invention, qu’il teste sans invoquer les Anciens. Cette construction des savoirs agronomiques par l’expérience révèle une conception de la réalité à la fois empiriste et sensualiste, fondée sur l’idée que l’homme est la mesure de toutes choses. En raison de ces perspectives « cliniques » et universalistes, le Jardinage préfigure les protocoles expérimentaux scientifiques et techniques modernes de l’agronomie horticole.

 

Aurélien Ruellet (Université François-Rabelais, Tours)

« Le système des privilèges d’invention et l’expérience»

Dans cette communication, nous nous proposons de mettre en regard les catégories de pensée et d’action mobilisées d’une part par les administrations française et anglaise et d’autre part par les savants et techniciens dans la première moitié du XVIIe siècle. Depuis la Renaissance, les États européens délivrent des privilèges d’exploitation exclusifs à des procédés ou machines se présentant comme des inventions. Les procédures d’octroi de ces statuts dérogatoires étaient parfois assorties d’obligation d’éprouver l’efficacité du procédé proposé, même si la pratique de l’examen préalable, fermement institué en France à la fin du XVIIe siècle, n’est pas encore d’actualité au début du siècle. Ainsi, concomitamment au déploiement d’un « discours de l’expérience » (C. Licoppe) apparaissent les linéaments de pratiques technocratiques au sein desquels les experts (ingénieurs, gens de métiers, juristes) jouent un rôle croissant. Le mouvement est double : d’une part, le recours à l’État pour obtenir des avantages juridictionnels ou concurrentiels ou des récompenses a pour effet d’accréditer, voire d’anoblir, les prétentions des savants et des techniciens ; d’autre part, les procédures administratives de l’État se trouvent affermies par la mobilisation d’autorités scientifiques ou techniques. Cette dynamique, déjà étudiée par Liliane Hilaire-Pérez pour la France, se solidifie dans les procédures d’examen de l’Académie des Sciences et dans l’idéologie baconienne de la Société Royale de Londres.

L’administration de la preuve par l’expérience et la force de celle-ci dépendaient étroitement de la qualité du public. Christian Licoppe ou Steven Shapin ont déjà montré l’importance que revêtait la civilité aristocratique dans la bonne conduite des expériences. Les procédures de délivrance des privilèges ne dérogent pas à la règle et mobilisent le plus souvent des témoins de qualité. Que signifie “faire expérience” dans le cadre des procédures de délivrance de privilèges, en France et outre-Manche ? Qui participait à de telles mises en scène ? En quoi ces expériences contribuent-elles à façonner la culture expérimentale de l’âge classique et les protocoles mis en œuvre par les savants ? Nous nous proposons de répondre à ces questions à partir des terrains anglais et français, en mobilisant notamment les résultats d’une thèse d’histoire récemment soutenue à l’université de Tours, ainsi qu’à partir du terrain néerlandais, qui a fait l’objet d’une enquête récente de Marius Buning.

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Cycle de journées d'étude "Les mots de la science à la Renaissance"

Projet coordonné et organisé par Violaine Giacomotto-Charra et 
Myriam Marrache-Gouraud (Université de Bretagne Occidentale – Brest, HCTI EA 4249)

 

Deuxième journée :

"Vision, observation, autopsie..." :

Le regard savant vu par ses mots.

 

La seconde journée se propose d’étudier le lexique scientifique attaché au regard dans les sciences : vision, observation, autopsie, et de mesurer quel est le sens précis que chacun (savant, homme de cabinet ou voyageur, médecin, naturaliste ou astronome…) donne aux mots qui décrivent le regard ou le rôle qu’ils lui confèrent dans la recherche. La perspective adoptée est toujours résolument interdisciplinaire, afin de comprendre quelle charge sémantique ces mots peuvent prendre selon qu’ils sont prononcés ou écrits dans un cadre scientifique ou philosophique, voire réinvestis dans des formes littéraires dont l’enjeu reste la divulgation de la science (poésie philosophique, astronomique, par exemple). Le naturaliste Pierre Belon est catégorique :

"combien que les aveugles puissent philosopher et contempler les choses, les pensant en leur esprit, si est-ce qu’il y a des choses en nature qu’il faut necessairement avoir veues pour en avoir la science".

Ce faisant, il distingue deux voies de la connaissance : par l’esprit – c’est-à-dire par le raisonnement et l’intellect – et « par ce qui s’offre tout manifeste à noz sens ». Ces deux aspects complémentaires, par la pensée et l’usage de la raison d’une part, et par l’observation du réel d’autre part, semblent indissociables pour accéder à une saisie scientifique des objets que l’on étudie (« pour en avoir la science »). Il oppose ainsi deux figures majeures, Démocrite et Aristote : Démocrite, modèle dont il se détourne parce qu’il « se priva volontairement de la lumiere de ses yeulx, sans avoir aucune autre occasion évidente de ce faire, sinon que, se voulant delivrer des empeschemens qui adviennent à ceulx qui voyent clair, pensa que les discours qu’il pretendoit faire à son plaisir en seroyent plus hautains et exquis, et auroit son esprit plus à delivre, s’estant osté l’empeschement qui provient par la lumière des yeux » ; Aristote, au contraire, constitue une référence pour Belon, en ce que le philosophe grec parvient au plus haut degré de science en privilégiant la connaissance des faits de nature, ce qu’« il n’eust sçeu faire sans l’observation oculaire du naturel des animaux ».

À une époque où l’on ne se contente plus, dans les disciplines savantes, de la lecture des sources antiques, mais où celles-ci sont souvent passées au crible de l’observation personnelle in situ jugée toujours plus fiable qu’une connaissance reçue par « ouï-dire » , et où l’on n’hésite pas à effectuer de longs voyages pour se rendre compte « par soi-même » et « au vif » des réalités que l’on souhaite étudier ou que l’on est chargé d’observer pour le compte d’un roi ou des premières institutions et collections, les mots qui définissent le regard du savant ou du curieux sont amenés à jouer un rôle crucial, non seulement pour « dire » mais pour permettre à celui qui n’a pas vu de partager ce savoir et de l’acquérir par les mots (innutrire disait Montaigne).

On s’attachera donc à en comprendre le ou les sens des différents mots liés au regard selon leur contexte d’apparition, que ce soit dans les récits de voyages, les ouvrages de médecine, les traités d’astronomie, de botanique, de zoologie et plus généralement tout ouvrage lié à l’exposé textuel de la science. Il importera également de s’interroger sur la manière dont ces termes, qui impliquent des méthodes nouvelles, bousculent les hiérarchies existantes dans les techniques des savants autant que dans la révérence due aux catégories antiques, et prennent une valeur opératoire pour remettre en question la notion même de vérité, d’une manière dont nous sommes aujourd’hui sans doute les héritiers. Elles engagent en effet de nouvelles pratiques savantes, et engendrent de nouveaux lieux pour l’exercice des savoirs (amphithéâtre, laboratoires, cabinets…), dans lesquels le rôle du regard est essentiel, ainsi que de nouveaux publics. On devra vérifier si l’évolution de ces mots a en outre des conséquences sur la conception du livre, si d’une part, le statut de l’illustration, ses techniques et sa valeur de représentation du réel vont en être modifiés, et d’autre part, sur quelles bases réelles de l’observation, des genres que la critique a longtemps présentés comme nouveaux, tel le genre des Observationes en médecine, sont fondés.

Apprendre, savoir, ainsi, ne vont pas sans voir, aussi vrai que Pantagruel, qui manifeste un « appétit strident » de savoir, est dit « desyrant tous jours veoir et tous jours apprendre ». Les découvertes et les évolutions scientifiques de la Renaissance semblent particulièrement liées à la question de l’observation, et de la diffusion des images qui en sont issues.

Les propositions de communication pourront donc porter sur des questions attachées au texte aussi bien qu’à l’image, quand cette dernière entre dans le cadre précis d’une controverse savante liée à l’observation ou pour définir l’organe et le mécanisme (traités d’optique) de la vision. L’étude du lexique de la vision chez un auteur précis peut être envisagée, afin de faire ressortir la variété et la complémentarité des mots et de leurs développements sémantiques, comme on pourra évoquer des contextes lexicologiques plus larges, en diachronie par exemple, pour mesurer les évolutions perceptibles de la langue latine à la langue et aux usages vernaculaires, ou en comparant l’usage d’un même mot chez plusieurs auteurs, dans plusieurs disciplines ou dans des dictionnaires. Il sera bon de s’interroger sur les conceptions du regard qu’impliquent la charge notionnelle des mots qui le désignent, en particulier les différentes manières selon lesquelles la vision  est considérée comme voie d’accès aux savoirs, ainsi que sans son articulation avec la notion de représentation (« portrait », « arrangement », « description », « au naturel », « au vif »…), ces quelques suggestions n’ayant rien d’exhaustif.

Programme

20 mai 2014
Faculté des Lettres et Sciences Humaines Victor-Segalen
Salle du conseil – C 219Programme

 

9h: Myriam Marrache-Gouraud et Violaine Giacomotto-Charra : Ouverture de la journée
Matinée  : Le regard des médecins et des naturalistes

9h20:  Emmanuelle Lacore-Martin (University of Edinburgh, Royaume Uni)
Le regard de l’anatomiste : de l’immatérialité de la vue à la vérité du discours scientifique dans les Opera anatomica et le Discours de la conservation de la veue, des maladies mélancholiques, des catarrhes et de la vieillesse d’André du Laurens

10h: Ophélie Chavaroche (Cornell University, USA)

Images spéculaires : Voir et être vu dans les traités d’obstétrique à la fin de la Renaissance

11h Françoise Veillet (Université de Bretagne Occidentale, Centre François Viète)
Ambroise Paré : la diffusion du message scientifique par le texte, l’image et son commentaire.

11h40 Philippe Glardon (Université de Lausanne, Suisse)
Le rôle de nota dans la description naturaliste argumentative des traités d’histoire naturelle du XVIe siècle

Après-midi : Pulsions scopiques, spécificités du regard comme mode d’approche scientifique

14h : Benoît Jeanjean, UBO – HCTI
Les pages liminaires du Theatrum orbis terrarum d'Ortelius, édition latine de 1595 : vision du monde ou image de l'auteur ?

 

14h30 Delphine Toquet (ENIB - Ecole nationale d'Ingénieurs de Brest, Technopôle Brest-Iroise)
Vues de Bacon et sur Bacon : jeux d’optique, jeux de miroir.

15h30 Grégory Chambon (Université de Bretagne Occidentale, Centre François Viète)
Historiographie du déchiffrement de l'écriture cunéiforme par les savants de la Renaissance.

16h10 David Banks (Université de Bretagne Occidentale, HCTI / ERLA)
Le procès de perception dans l’article savant à la fin du dix-septième siècle.

 

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Journée d'étude

« Les savoirs du vin à la Renaissance »
10-11 janvier 2013

 

 

 

C’est une évidence que d’affirmer qu’il existe une culture du vin en France, voire plusieurs cultures, en fonction des terroirs, de la manière de faire le vin, de la considération dont il jouit dans tel ou tel milieu. Les livres sur le vin sont multiples et vont de l’hagiographie à la condamnation ; les arts figuratifs ont mis en valeur les couleurs des vins, ou au contraire ont montré les hideux effets de l’ivresse ; les traités techniques, autrefois réservé aux spécialistes, ont familiarisé le grand public avec le vocabulaire de la fabrication et de la conservation du vin. C’est à cet aspect technique, plus négligé pour les siècles anciens, que nous souhaitons nous intéresser.

Le projet « Les Savoirs du vin en France de 1450 à 1750 » se présente comme un volet original du projet « Formes du savoir. 1450-1750 » dirigé par Violaine Giacomotto-Charra et Pascal Duris à la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine. Il doit contribuer à l’ancrage de ce projet de recherche inter-universitaire dans le patrimoine régional, tant matériel qu’immatériel, tout en mettant en avant la question des formes du savoir à partir d’une question spécifique et limitée.

Dans ce cadre est prévue une journée d’étude, consacrée à l’examen critique des types de savoir liés au vin comme des formes d’écriture et de transmission des connaissances sur les vins entre 1450 et 1650, en Europe, en latin comme en vernaculaire. Entre recettes empiriques et analyse méthodique, mode descriptif ou normatif, lexique technique et formules littéraires, les traités et discours portant sur la fabrication et l’usage du vin sont multiples et variés. L’étude des dictionnaires et des traités reste encore embryonnaire. Les communications de cette journée viseront donc à montrer comment s’est constituée une science du vin, de la vigne au chai, et de ses usages dans les régimes de vie et de santé ou en cosmétique. Pourront être examinés aussi bien la constitution des lexiques savants dans le domaine vini-viticole que les techniques, anciennes et nouvelles, de plantation et d’entretien de la vigne, de lutte contre les maladies et de fabrication du vin, les usages diététiques et médicaux du vin que l’élaboration d’une réglementation et d’une législation sur sa fabrication, son transport, sa conservation, sa consommation.

Cette journée est organisée en collaboration avec l’Institut de la Vigne et du Vin.

 

Programme

 

Jeudi 10 janvier - 13h30-17h30 - Institut des Sciences de la Vigne et du Vin

13h15 - Accueil

13h30 - Armelle Deschard (Bordeaux 3) et Jacqueline Vons (Tours) : Présentation du projet De vino

13h50 - Violaine Giacomotto-Charra (Bordeaux 3 - MSHA): Introduction

14h15 - Laurent Paya (Montpellier): De la treille aux 'vignettements' : la vigne comme figure ornementale du jardin et des décors.

14h45 - Consolacion Baranda (Madrid) : La vigne et le vin dans l’Agricultura General de G. Alonso de Herrera (1513): le savoir-faire empirique et le savoir des Agronomes.

 

15h15 : discussion et pause

 

16h00 - Marthe Paquant (Lyon) : Fousser, ligotter, bignoter… le vocabulaire de la vigne et du vin chez Olivier de Serres.

16h30 – Jacqueline Vons (Tours) : Un tour de France des vins : J. Le Paulmier, De vino et de pomaceo (1589)

17h15 : discussion

 

Vendredi 11 janvier - 9h30 - 12h30 - Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine

9h30 - Magdalena Kozluk (Lodz): L’art de boire du vin dans les régimes de santé des XVIe et XVIIesiècles.

10h00 - Didier Kahn (Paris) : Paracelse, l'antimoine et le vin émétique.

10h30 - Denis Huë (Rennes) : Le vin à Rouen. La vigne et la Vierge, gouel et triballe.

11h00 : discussion et pause

 

11h45 : Conférence de clôture :  Grégory Chambon (Brest) : Bien avant la Renaissance... Le vin  à l’époque d’Hammurabi.

 

 

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Comment se rendre sur les lieux de la journée ?

Pour l'ISVV : 210, chemin de Leysotte. Villenave d’Ornon.

Bus 87, « Parc Sourreil » (bus accessible depuis le tram B, arrêt « Arts et métiers » ou « Pessac centre »)

http://www.isvv.univ-bordeauxsegalen.fr/

Pour la MSHA : tram B, arrêt "Montaigne - Montesquieu" ou "Unitec".

http://www.msha.fr/

Résumés des interventions

Laurent Paya (Montpellier)

De la treille aux « vignettements » : la vigne comme figure ornementale du jardin et des décors

La vigne est au nombre des « choses » délectables cultivées au Jardin de plaisir renaissant. L’arbrisseau aux longs rameaux sarmenteux y est treillagé, « eschalassé » ou « marié aux arbres » pour ses fruits et son ombrage. A la façon des Pergula in vineis de Columelle, les tiges ligneuses sont conduites en auvents ou berceaux, simples ou doubles, grâce à des perches d’osier et des pilotis de chênes. Les cépages de « bourdelais » blanc et rouge conviennent à cet usage ; il est souhaitable de les associer sur un même ouvrage, afin de reproduire en hauteur l’assemblage bicolore des variétés d’œillets et de rosiers du jardin. À l’intérieur de la demeure ou à la surface des objets, les artistes tracent, peignent ou sculptent ces enroulements de thyrses et de pampres ; car dans la culture humaniste, la vigne revêt une « signification hiéroglyphique » que l’on « transplante » dans ses représentations décoratives. Ce sont les «vignettes » qui expriment la gaieté et l’abondance à toutes échelles, depuis les frises architecturales jusqu’aux motifs ornementaux des livres imprimés. Ce rapport de contiguïté a donné le mot « vigneter » qui désigne à la fois la technique de jardinage pour conduire la vigne en treillage et l’art de figurer des rinceaux d’ornement de vigne, d’acanthe, de lierre, ou de toutes autres plantes.

Consolacion Barranda (Madrid)

La vigne et le vin dans l’Agricultura General de G. Alonso de Herrera (1513): le savoir-faire empirique et le savoir des Agronomes.

L’Agricultura general est le premier traité agronomique de la Renaissance européenne rédigé en langue vernaculaire ; il a été traduit en italien, latin et français durant le XVIe siècle. Il est divisé en six livres, dont le second est consacré à la culture du raisin, la vinification et les propriétés du vin. Alonso de Herrera ajoute au savoir des autorités anciennes – latines, médiévales et arabes – les leçons apprises lors de ses voyages en Italie et en France, en développant aussi ses propres observations. Son but n’est pas l’innovation, mais l’amélioration des pratiques agricoles dans la Castille de son temps ; le résultat est un livre spécialisé et en même temps d’une qualité littéraire remarquable.

Jacqueline Vons (Tours)

Un tour de France des vins : J. Le Paulmier, De vino et de pomaceo, 1589.

La première partie du traité du médecin Julien Le Paulmier se présente sous la forme d’une petite encyclopédie du savoir et de la pratique œnologiques, qui n’est pas sans rappeler la méthode de Pline l’Ancien dans l’Historia naturalis : l’auteur énumère les différentes régions propices à la culture des vignes et analyse les qualités des vins qui y sont produits, qualités gustatives (âcreté, douceur…) et visuelles (couleur, blanc, rouge, noir, transparence, opacité…) essentiellement ; il décrit les modes de fabrication, la durée optimale de conservation, l’évolution des vins, les usages spécifiques et médicinaux des différents terroirs, dans un savoureux mélange de niveaux de langue où l’érudition le dispute au pragmatisme.

Marthe Paquant (Lyon

Fousser, ligotter, bignoter… le vocabulaire de la vigne et du vin chez Olivier de Serres

L'ouvrage d'Olivier de Serres, Le Théâtre d'agriculture et mesnage des Champs (1600) est le premier grand traité d'agriculture paru en France ; ses nombreuses rééditions jusqu'à aujourd'hui  (la dernière chez Actes Sud en 1996) sont la preuve de l'intérêt porté à ce grand traité qui pour la première fois s'éloignait des compilations copiant les agronomes de l'Antiquité. Les spécialistes de l'agriculture ou de l'agronomie ne sont pourtant pas les seuls lecteurs attentifs d'Olivier de Serres, il est abondamment cité dans la lexicographie de Cotgrave 1611 jusqu'au Trésor de la langue française. Le pourquoi d'une telle présence s'explique par l'originalité de sa langue, riche en nouveautés lexicales, françaises ou régionales, car il lui fallait rendre compte d'expériences inédites, décrire de nouvelles techniques, plantes, plantations ou nouveaux outils. Quand les mots n'existaient pas, il lui fallait les créer ou les emprunter. Cette richesse lexicale se retrouve-t-elle dans le vocabulaire spécifique à la vigne et au vin ? c'est ce que cette communication va tenter d'établir.

Didier Kahn (Paris)

Paracelse, l'antimoine et le vin émétique.

Pourquoi, quand et comment ? C'est à ces trois questions qu'on tentera de répondre pour replacer le plus précisément possible l'invention du vin émétique dans le contexte historique de la médecine paracelsienne.

Magdalena Kozluk

L’art de boire du vin dans les régimes de santé des XVIe et XVIIe siècles

Denis Huë

Le vin à Rouen. La vigne et la Vierge, gouel et triballe

La poésie du Puy de Rouen a souvent eu recours aux figures de la vigne et du vin pour exalter la figure de Marie Immaculée; mais l'originalité de sa démarche est de dépasser les figures attendues (tige de Jessé, Pressoir mystique) pour s'attacher à la matérialité de la viniculture et de la vinification, voire de sa distribution. Le lexique, les termes techniques servent un propos mystique, souvent lui-même mis en forme par la matière qui le représente: on explorera les informations et les implications de ces textes.

Grégory Chambon : conférence de clôture

Bien avant la Renaissance.... Le vin  à l’époque d’Hammurabi

 

 

 

 

 

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Cycle de journées d'étude : Les mots de la science à la Renaissance

Première journée :

Des noms du savoir et leurs avatars : science, savoir, curiosité, connaissance…

Vendredi 10 janvier 2014, 9h30-17h00.
Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, salle 2.

 

Programme

Matinée
Présidence : Jacqueline Vons (Tours - F. Rabelais)

9h30 – Violaine Giacomotto (Bordeaux) et Myriam Marrache (Brest) : Introduction

10h15 – Guylaine Pineau (Pau) : La notion de curiosité chez Ambroise Paré .

11h – Nicolas Correard (Nantes) : Curiosité/pérégrinité : points de vue critiques sur un désir aventureux.

Après-midi
Présidence : Pascal Duris (Bordeaux 1)

14h – Noémie Castagné (Lyon 3) : Les mots de la « scienza delle mecaniche » : dans le laboratoire de la traduction du Mechanicorum liber de Guidobaldo Dal Monte

14h45 – Sophie Singlard (Paris 4) : Transmettre les savoirs ou enseigner les disciplines: les mots de l’apprentissage à l’Université de Salamanque au XVIe siècle.

15h30 : discussion et pause.

 

16h00 – Magda Kozluk (Lodz) : Comment mémoriser « les mots de la science » aux XVIe et XVIIe siècles

16h15 – Discussion et conclusion de la journée.

 

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Le programme organise régulièrement des journées d'étude

sur les thèmes prévus par le projet.

L'organisation de colloques et de journées d'étude est aussi l'occasion

de collaborations avec les équipes partenaires.

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