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Introduction

Étudier la mise en forme textuelle et matérielle des savoirs suppose d’abord un questionnement large (histoire matérielle du livre et de l’image, description des milieux savants, diffusion et vulgarisation de la science, question de la réception et du lectorat) qui fait l’objet des recherches menées par le programme en cours. Dans cette perspective, conduite sur une diachronie longue, il apparaît cependant que certains domaines de l’histoire du livre scientifique, comme certaines périodes, demeurent aujourd’hui nettement moins connus que d’autres. Si de nombreuses recherches portent actuellement sur l’encyclopédie et les formes du savoir au XVIIIe siècle, si plusieurs équipes se penchent sur les encyclopédies médiévales, un travail considérable reste à faire sur la période charnière du moyen âge tardif et de la Renaissance.

La période 1400-1630 est particulièrement féconde à plusieurs titres : c’est celle qui voit le passage du manuscrit à l’imprimé et l’apparition progressive de nouvelles pratiques éditoriales au service du livre scientifique, mais c’est aussi le moment des grands bouleversements scientifiques en cosmologie, astronomie et médecine, tandis que les sciences naturelles conquièrent progressivement leur indépendance et se séparent de la philosophie naturelle. Révolution éditoriale et révolutions scientifiques vont ainsi de pair, et sont elles- mêmes inséparables de profondes transformations, visibles dans le domaine linguistique (concurrence croissante du latin et des langues vernaculaires, désir ou nécessité de traduire la science) et dans les modifications de l’organisation des savoirs (définition de nouvelles disciplines au sein des universit és et en dehors - Collège de France, création de réseaux savants à travers toute l’Europe par le biais des correspondances, nécessité de la recherche de nouveaux publics). La Renaissance, entendue au sens européen du terme (1400-1630), voit la montée en puissance de l’humanisme, la naissance des Académies, la constitution d’une véritable République des Lettres, mais aussi la création des jardins botaniques et des cabinets de curiosités, toutes choses qui modifient le rapport au savoir, à sa mise en forme et à sa diffusion. Un premier axe du programme se donne ainsi pour but d’étudier de manière précise, dans le cadre de l’ensemble des savoirs de la nature, l’articulation entre science, langue, textes et livres à la Renaissance européenne, avec des prolongements et comparaisons possibles avec les pratiques des 17e et 18e siècles.

Un second axe s’attachera par ailleurs à montrer, à partir d’objets d’étude strictement délimités, l’évolution et les transformations des pratiques d’écriture et leurs interactions avec l’histoire scientifique proprement dite.

 

1. Formes des savoirs de la nature :

Bien qu’elle suscite un intérêt nouveau, l’histoire des formes du savoir, au croisement de l’histoire des sciences, de celle du livre et de celle des textes et des écrits scientifiques, demeure, pour la période 1400- 1630, très largement inexplorée. Des pans entiers du corpus de philosophie naturelle n’ont encore jamais été rouverts et certains domaines scientifiques, comme la météorologie, sont en complète déshérence. Les études existantes demeurent en outre le plus souvent limitées à un domaine scientifique restreint ou à une approche précise (histoire des sciences, histoire du livre). Afin d’explorer ce corpus sous divers aspects et de manière fondamentalement interdisciplinaire, les recherches se déploieront selon trois grands axes :

a. Formes linguistiques :

L’écrit scientifique se caractérise par une terminologie dont l’évolution accompagne celle des concepts scientifiques. Or si les dictionnaires de langue scientifique apparaissent en tant que tels à partir du XVIIe siècle, nomenclatures et réflexions s’élaborent par d’autres biais et sur d’autres supports avant cette période, qu’il s’agisse de glossaires latin-français, de développements lexicaux, de notes, d’index ou même de remarques étymologiques ou de gloses. Il s’agira d’envisager la genèse de la terminologie scientifique dans la diversité de ses supports et de montrer les lieux où se formalise une réflexion sur la langue scientifique. Pour le Moyen Age, un dictionnaire du français scientifique (XIIIe –XVe siècles) en cours de rédaction pourra servir de point de départ pour recenser un corpus étendu et réfléchir sur les énoncés définitoires de la terminologie. L’analyse des formes linguistiques permettra ainsi d’envisager à la fois la question des lexiques techniques, des problèmes de dénomination et de taxinomie, celle de la traduction de la langue savante en vernaculaire et la constitution de « français de spécialité », ainsi que l’apparition et la formalisation de la réflexion lexicale conçues dans un échange entre évolution linguistique, apparition de nouveaux supports écrits (les dictionnaires imprimés) et transformation des sciences.

b. Formes textuelles :

Les écrits scientifiques revêtent des formes diverses, dont l’évolution interagit avec la forme matérielle du livre. La constitution et la transmission des savoirs s’organisent en effet à travers des textes très divers (sommes, commentaires, traductions commentées, annotations, apostilles, abrégés, exposés, dialogues, histoires, catalogues, poèmes, lexiques...) qui peuvent parfois être extrêmement complexes (traductions plurilingues avec gloses et commentaires intercalés). Ces formes textuelles, qui évoluent constamment, brouillent les frontières génériques et obligent à s’interroger sur les interactions entre pensée scientifique et mise en forme / mise en texte de cette pensée. Elles s’appuient sur ou engendrent à leur tour des pratiques éditoriales spécifiques qui participent à la production du sens. La part croissante de l’imprimé, enfin, rend nécessaire l’évaluation du rôle et de la place du livre dans le cadre de la circulation plus large des idées, en particulier par rapport aux correspondances savantes. Si certaines formes textuelles, comme le dialogue, ont parfois été étudiées de manière globale, il n’en va pas de même pour la partie spécifiquement scientifique de ces corpus. Il s’agira donc à la fois de les analyser en se demandant en quoi le choix d’une forme modèle le contenu scientifique et peut en conditionner la sélection, le mode d’exposition, le type d’exemples, la langue, etc., et de les confronter les unes aux autres pour tenter de saisir ce que signifie et ce qu’apporte, au sein d’une discipline scientifique, la variété des formes.

c. Formes de l’encyclopédisme XVe - XVIe siècles :

Dans cet axe, un intérêt tout particulier sera porté aux formes de l’encyclopédisme à la Renaissance : édition et réception des encyclopédies médiévales, développement de formes nouvelles, apparition d’œuvres « inclassables » comme le De Subtilitate de Jérôme Cardan, nouvelles formes de vulgarisation... seront mises en rapport avec les transformations de la science et des modes de pensée propres à l a période. Ce travail permettra ainsi de mettre en lumière des œuvres qui, bien que capitales pour la compréhension de la constitution et de la diffusion des savoirs, sont encore à ce jour fortement méconnues. Un travail de traduction et d’édition de certains de ces textes, qui a déjà été planifié, viendra nourrir cette partie du programme.

 

2. Études transversales des disciplines et des objets :

Ce second grand axe se donne pour but d’analyser au plus près les pratiques d’écriture du discours scientifique, la forme des textes et des livres mais aussi la question de la porosité des frontières entre discours scientifique et discours littéraire à partir de deux objets d’étude strictement délimités : une discipline, la météorologie, et un type d’objet scientifique, la machine.

a. Étude d’une discipline : la météorologie :

Afin de renouveler la démarche engagée avec la constitution de la bibliothèque Uranie, et parce qu’aucun inventaire des textes météorologiques des années 1400-1630 n’a été réalisé, l’équipe se propose d’établir un inventaire raisonné, accompagné de notices précises et de numérisations, des textes météorologiques publiés durant la période (le terminus ad quem sera les Météores de Descartes, 1637). L’étude spécifique de ces textes permettra d’appliquer à un domaine précis et de manière concrète les réflexions menées par ailleurs de manière plus globale sur les problèmes de langue (transmission du lexique météorologique antique et médiéval, constitution et évolution d’une langue technique, problèmes de traduction), sur les problèmes strictement scientifiques (nouvelles explications causales, redéfinition éventuelle du champ météorologique) et sur les problèmes de textes (commentaires sur les Météorologiques d’Aristote, réception des autres textes antiques, poèmes météorologiques, insertion du thème des météores dans la littérature, etc.). Cet axe permettra donc d’analyser aussi l’impact de la transmission des savoirs dans la constitution des théories et des formes nouvelles.

La constitution de cette base permettra en outre de vérifier la validité du projet Uranie, qui n’était pas seulement de parvenir à la création d’une bibliothèque numérique mais également de modéliser une méthode pour la constitution de bibliothèques et de bases de données répondant aux besoins spécifiques à la fois des chercheurs et des professionnels du livre. La valorisation des fonds anciens de la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, qui compte de nombreux textes sur le sujet, pourra ainsi se poursuivre, dans un domaine de l’histoire des sciences pour lequel rien n’a encore été fait.

b. De l’objet à la modélisation du discours : l’exemple de la machine :

A partir de la Renaissance et plus encore ensuite, les machines deviennent un outil de modélisation pour le discours savant, y compris pour les sciences du vivant et de l’homme, ainsi qu’un réservoir de figures et de tropes et la source d’un imaginaire complexe. On s’intéressera, au long d’un trajet qui est celui du perfectionnement et de la complexification technique des machines de la fin du Moyen Age à l’âge pré- industriel des manufactures, au triple statut de la machine comme objet, image et modèle.

La machine supporte en effet l’ambivalence d’un discours technique, scientifique, philosophique et esthétique, et se situe au carrefour de l’articulation des savoirs et des représentations. En tant qu’objet technique et scientifique, elle concerne plusieurs domaines disciplinaires (optique, astronomie, sciences du vivant, médecine) et se caractérise par le fait qu’elle est toujours conjointement objet et modèle, prototype et métaphore, et ceci selon plusieurs directions : en tant qu’étape de recherche et stade intermédiaire de la fabrication technique, en tant qu’instrument de modélisation du monde (l’horlogerie) ou du vivant (l’anatomie vivante), et en tant que simulation du vivant, production de doubles et de simulacres humains (pour les machines automates, notamment). Elle peut alors allier savoirs techniques et savoirs du corps (anatomie et médecine). L’homme fabriqué, ou plutôt réparé, prolonge ainsi, dans l’imaginaire, la compétence heuristique de l’automate comme modèle et souligne la corrélation entre les trois directions proposées : l’automate peut être séparément mais aussi successivement et même simultanément, modèle, image et objet. Par ailleurs, la machine a donné lieu à un genre de livre spécifique, les « théâtres de machines », livre d’apparat qui s’est notamment beaucoup développé à l’âge classique et constitue désormais un fonds important au CNAM à Paris : pour le livre scientifique, la machine est donc un axe important, parce qu’il suppose un rapport nécessaire à l’illustration (l’absence d’illustration étant souvent le gage par exemple d’un secret de fabrication qu’il s’agit de garder dans une époque où le brevet n’existe pas) et parce que le livre de machines peut aussi être un modèle heuristique dans son ensemble (la métaphore d’un monde), tandis que la machine, voire la « machinule », est le modèle d’une partie du corps. Enfin, ce modèle est historicisé : l’évolution des types de machines interagit ainsi avec l’évolution des modèles du vivant qu’elle détermine, mécaniste ou organique, l’animal (dont l’homme) pouvant être conçu sur une infinité de modèles mécanistes (des rouages pour l’âge de l’horlogerie, des fibres pour l’âge du métier à tisser, etc.).

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