La naissance de l’Académie Royale de Bordeaux

Par Julien Cussaguet

 

1. Prémices et fondation de l’Académie

Dans son discours du 16 janvier 1739, Jean Barbot, président de l’Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux, évoque un rassemblement de physiciens et de médecins dans cette ville en 1664 autour d’Henri-François Salomon de Virelade, alors président à mortier au parlement. Cette assemblée qui « cultivait les sciences naturelles »(1) voit le jour dans un contexte où se développent de nombreux cercles savants. Daniel Roche, dans Les académies provinciales du XVIIIe siècle et la diffusion des sciences, nous rappelle les noms de quelques grandes personnalités autour desquelles se sont rassemblés ces cercles qui avaient déjà une activité et un public au cours du XVIIe siècle : Fermat à Toulouse, Etienne Pascal à Clermont-Ferrand, ou encore Daniel Huet à Caen(2). Certains regroupements connaissaient même un franc succès, comme à Caen où les intendants de la province voulaient être admis dans ces réunions. Paul Courteault, dans Une Académie des sciences à Bordeaux au XVIIe siècle(3), nous montre le caractère véritablement scientifique des réunions qui s’organisaient autour de Salomon en reprenant divers documents dont un écrit de l’académicien Pierre de Galatheau qui participait à ces assemblées :

Salomon avait voulu « establir les conférences et les exercices d’une physique expérimentale »(4); « on y faisait les expériences » qui regardent principalement l’anatomie curieuse des animaux et la recherche des plantes(5). On s’y proposait d’imiter « cette incomparable Académie royale, qui a bien voulu donner une partie de cette année aux dissections d’un lyon, d’un renard marin, d’un caméléon, d’un castor, d’un dromadaire, d’un ours et d’une gazelle, d’autres occupations semblables »(6)« Poussée d’un généreux dessein de relever l’éclat des sciences dans cette province », l’Académie naissante avait « convoqué l’élite des sçavans pour donner des éclaircissements aux questions de la belle physique », et on y avait fait « diverses conférences et amusemens anatomiques sur les cervelles des animaux et des poissons »(7). Mais les questions d’anatomie et de physiologie étant intimement liées aux problèmes métaphysiques, l’Académie n’hésitait pas à aborder les « belles matières […] qui regardent en gros les forces de l’imagination et le siège de l’âme raisonnable et périssable »(8).

Ces lignes nous permettent de constater que la pratique était toute aussi importante que la théorie, avec une large place faite à l’expérience et à l’observation. Se pose ensuite la question de la vulgarisation du savoir scientifique par la volonté de rendre plus accessibles les questions physiques dans une société où la majorité des assemblées discute des travaux humanistes et rhétoriques. De plus, nous voyons d’ores et déjà apparaître les liens entre arts et sciences qui sont une véritable novation académique. Ces trois principaux points montrent que cette société est pleinement révélatrice d’un XVIIe siècle scientifique et qu’elle annonce ce qui sera quelques dizaines d’années après l’Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux. Cependant, suite à la mort du président Salomon le 2 mars 1670, soit peu après la naissance de ce rassemblement, il n’y aura plus de trace de cette assemblée. Pour Paul Courteault, « la tentative du président Salomon n’était pas viable, parce qu’elle était prématurée »(9). Il faut attendre le tout début du XVIIIe siècle pour voir éclore une nouvelle Compagnie dont les membres ont une passion commune : la musique. Cette société, qui siège dans un premier temps rue Margaux, prend le nom d’Académie des Lyriques en 1707. Elle comprend quatre classes de personnes qui nous sont présentées par l’abbé Jules Bellet dans son Histoire de l’Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux :

La première étoit de ceux qui par leurs facultez contribuaient à la dépense; la deuxième, de ceux qui, aimant la musique et l’exécution, volontairement s’engagèrent à ces concerts; la troisième étoit de musiciens à qui on donnoit des pensions ou des gages. On ajouta une quatrième classe qui parut nécessaire : c’estoit un nombre de demoiselles pour chanter aux récits et aux choeurs, parce que, sans dessus chantans, on ne peut avoir de belle exécution de musique(10)

Au sein de cette Académie, les concerts faisaient la part belle à la musique latine, les plus beaux opéras ou cantates étaient à l’honneur, tout comme des morceaux italiens, des psaumes, des motets, des messes ou encore des Te Deum. Les étrangers, sans distinction de qualité, de rang, de parenté ou d’amitié ne pouvaient pas accéder aux concerts, si bien que la majorité des membres était des parlementaires. Le moment d’attente qui précédait le concert était essentiel puisqu’il était l’occasion pour les membres « qui avaient de l’éducation et de l’étude »(11) d’échanger autour de plusieurs matières comme l’Histoire, les Belles Lettres ou même la Physique, confirmant par là même les prédispositions scientifiques annoncées à la seconde moitié du XVIIe siècle par le regroupement autour de Salomon. Finalement, des conférences de deux heures furent aménagées avant le concert pour permettre ce type d’échanges, jusqu’à ce qu’un jour spécifique leur soit dédié. Progressivement, les sciences prirent de l’importance lors des conférences :

Parmi toute cette érudition et cette littérature, on ne laissoit pas de sentir un certain goût et un certain penchant pour les sujets où le raisonnement avait plus de part que l’imagination. La physique, la métaphysique, la géométrie avoient pris un ascendant sur les belles-lettres(12)

Lors d’une assemblée, certains membres allèrent jusqu’à proposer l’étude de la physique (sans exclure les belles-lettres). Mais une scission s’établit alors avec d’une part les « Physiciens » et d’autre part « les Antiphysiciens ». La rupture se fit lorsque les Physiciens reçurent un associé, M. de Navarre, sans s’être concertés avec les Antiphysiciens, allant ainsi contre les formes ordinaires et à l’encontre des statuts et règlements alors en vigueur. L’ardeur fut vive des deux côtés, et ne pouvant calmer les esprits, le directeur décida, en mars 1711, de dissoudre l’Académie. Malgré cela, les Physiciens continuèrent à se réunir. Ils louèrent une maison rue d’Ayres afin de pouvoir tenir des conférences et donner des concerts. Après avoir rappelé les musiciens, les volontaires et les gagistes, ils reçurent de nouveaux académiciens et devinrent connus dans la ville. Pour que l’Académie soit reconnue sans danger, afin de donner plus d’étendues à ses exercices et pour en faciliter l’accès à un grand nombre de savants, les membres eurent recours à l’autorité du Roi en demandant des lettres patentes portant établissement dans la ville de Bordeaux d’une Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts. Le Roi Louis le Grand déclara le duc de La Force protecteur de l’Académie. Les lettres patentes furent enregistrées au Parlement de Bordeaux le 3 mai 1713, et l’Académie s’assembla devant le public au Collège de Guienne le 20 mai 1713.

 

2. Les statuts de l’Académie

Ce document historique appartient toujours à l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux qui l’a déposé à la Bibliothèque municipale. Ces statuts ont été repris dans les Actes(13) de l’Académie en 1879. Nous les retranscrivons ici dans une graphie modernisée (voir rubrique « Statuts »).

L’abbé Jules Bellet nous informe de ses observations sur les statuts de l’Académie en reprenant certains articles et en les commentant(14). Il nous indique, par exemple, concernant l’article IV, qu’un secrétaire des Sciences est en réalité beaucoup plus occupé qu’un secrétaire des Arts et Belles-Lettres, bien que les statuts leur confèrent la même fonction. Cela montre donc encore une fois que, dès sa fondation, la Compagnie était résolument tournée vers les sciences. En agissant ainsi, elle semble répondre à une curiosité et à une envie générales de la population bordelaise. L’abbé Jules Bellet semble pourtant se désoler du nombre d’académiciens ordinaires prévu par les statuts, trop faible selon lui :

Ce n’est pas la faute de l’Académie s’il n’y a que vingt Académiciens ordinaires résidens à Bordeaux. C’est plutôt celle d’une ville où les habitans, tous propre aux sciences par leur esprit, ne l’y attachent pas, parce que leur esprit tient lieu de science(15)

Il nous incite également à nous méfier de l’article XIII qui n’a jamais été respecté à cause des diverses occupations des Académiciens engagés en semaine, pour la plupart, dans divers tribunaux (les réunions finalement se tiennent les dimanches après-midi, les jours de fêtes, et les concerts deviennent de plus en plus rares) et de l’article XXI qui n’a pas non plus été suivi à cause des rentrées du Parlement et de la Cour des Aides (finalement, c’est le premier dimanche qui suit la fête de Saint-Martin qui a été retenu). Pour l’article XX, qui concerne les prix, Bellet précise qu’en plus du prix de physique, Montesquieu fonda en 1717 le prix d’anatomie. Une tentative de fondation du prix de l’éloquence par Berthon a vu le jour, mais cette proposition a été rejetée. Le 22 juillet 1770, l’Académie charge six de ses membres de réviser ses statuts. En 1781, un projet de lettres-patentes pour la confirmation des nouveaux statuts voit le jour. Leur enregistrement a lieu le 20 juillet 1781, confirmant ainsi les nouveaux statuts(16)

 

3. Les premiers académiciens (1712-1793

L’Académie comprend, dès sa création, plusieurs types de membres. Les statuts prévoient vingt membres ordinaires résidant à Bordeaux pour qu’ils puissent assister régulièrement aux assemblées. Ils participent aux fonctions honorifiques, aux élections, et ils payent une cotisation annuelle de 300 livres pour les besoins de l’Académie jusqu’en 1732. Parmi eux sont élus le directeur, les secrétaires et le trésorier (leurs fonctions sont précisées dans les statuts ci-dessus). Chaque membre ordinaire peut s’occuper d’un élève. Les statuts prévoient également vingt membres associés qui ne sont pas censés être résidants, c’est la raison pour laquelle les élèves ne leur sont pas confiés. Contrairement aux membres ordinaires, les membres associés ne cotisent pas et ils peuvent accueillir des religieux faisant honneur à tous les ordres. Les associés choisissent les sujets des futurs travaux qu’ils livrent à des académiciens « connaisseurs dans ce genre d’érudition »(17). En 1738, les statuts sont modifiés : les élèves sont supprimés, cette catégorie étant jugée inutile, et une nouvelle classe de membre apparaît, les correspondants(18). Selon Pierre Barrière, la création des membres correspondants est « la conséquence normale de cette incessante collaboration qui, depuis vingt cinq ans, rassemble dans la compétition des prix les savants de tous les pays »(19). En 1776, l’Académie supprime la distinction entre les membres ordinaires et associés. Elle distingue en revanche les membres résidants (qui habitent Bordeaux) et non résidants (qui habitent en dehors de Bordeaux). La catégorie des correspondants est conservée. Les Académiciens n’ont pas de statut de membre figé, à l’exemple du Lieutenant général François de Borda d’Oro, qui est élu membre correspondant le 4 avril 1745, puis membre ordinaire le 27 août 1767. Après la Révolution et la dissolution de l’Académie Royale en 1793, la Société d’Histoire Naturelle de Bordeaux fonctionne à titre de société privée de 1796 à 1797, et ne comporte plus que deux types de membres : les associés ordinaires, qui doivent concourir aux travaux de la Société et participer à l’augmentation de sa collection, et les associés libres, qui doivent aider la société par une contribution plus forte que les ordinaires. Le 3 novembre 1797, la Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts succède à la Société d’Histoire Naturelle. En 1814, la Société porte le nom que nous lui connaissons aujourd’hui : l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, composée de membres résidants, associés non résidants et correspondants.

 

La liste des académiciens de 1713 à 1793 a été établie par Paul Courteault, et publiée dans les Actes de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux de 1913, à l’occasion du bicentenaire de l’Académie. Cette liste complète corrige et poursuit celle qui a été établie par Jules de Gères, avec la collaboration de Valat et de Messier, et publiée dans un volume spécial en 1879(20). Nous avons donc repris cette liste, et nous lui avons à notre tour apporté des modifications. Ces dernières sont systématiquement signalées par des notes de bas de page. Pour cela, nous nous sommes aidé des notes du Ms 828 établies par Lamontaigne, du Ms 1536 qui propose une liste chronologique des membres de l’Académie depuis l’époque de sa fondation, et du Ms 1696 qui propose lui aussi différentes listes de membres avec quelques exclus. Nous avons également établi, dans un fichier à part, la liste des académiciens pour la période qui suit la Révolution jusqu’à nos jours en reprenant la liste de Pierre Harlé (de 1796 à 1912). Nous l’avons corrigée, complétée et poursuivie à partir des Actes (la collection complète étant disponible à la Bibliothèque municipale de Bordeaux) de la Table centennale historique et méthodique des travaux et publications de l’Académie de Bordeaux (1876-1975)(21), et de la Table quinquennale des travaux et publications de l’Académie nationale des sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux (2001-2005)(22). Pour la liste des associés et des correspondants, nous avons recouru uniquement à la collection des Actes. Cette liste n’est sûrement pas exhaustive, mais elle constitue un travail neuf qui, nous l’espérons, facilitera l’accès à l’information à tous ceux qui souhaitent travailler sur les académiciens. Pour les besoins de notre étude, nous ne reportons ici que la liste des membres ordinaires, associés et correspondants de l’Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux, de 1712 jusqu’à sa dissolution en 1793 (par ordre chronologique).

 

(1) BARBOT Jean, Réflexions sur l’histoire naturelle de la Guyenne, Ms 828, CIV, 18.

(2) ROCHE Daniel, Les Académies provinciales du XVIIIe siècle et la diffusion des sciences, Bibliothèque nationale, Paris, 1976, p. 29-40 et HARCOURT-BROWN A., Scientifics organisations in Seventeenth Century France, 1620-1680, Baltimore, 1934.

(3) COURTEAULT Paul, Une académie des sciences à Bordeaux au XVIIe siècle, Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, A. Picard et fils, Paris, 1913.

(4) Censure de la Censure d’un discours prononcé en l’assemblée de monsieur le président de Salomon sur le changement d’un fœtus humain en celuy d’un singe par la seule force de l’imagination, Bordeaux, Pierre Abegou, 1670, p.33.

(5) Ibid., p.35.

(6) Ibid., p.7.

(7) Censure du discours prononcé sur le changement d’un fœtus humain en singe, [S.l.n.d.], p.2-3.

(8) Ibid., p.6.

(9) COURTEAULT Paul, Une académie des sciences à Bordeaux au XVIIe siècle, Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, A. Picard et fils, Paris, 1913, p.219.

(10) Notes de Jules Bellet provenant du fonds Lamontaigne de la Bibliothèque de Bordeaux, et retranscrites dans les Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, A. Picard et fils, Paris, 1913, p.251.

(11) Ibid., p.255.

(12) Ibid., p.258.

(13) « Documents historiques (1711-1713) » dans les Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, Gounouilhou, Bordeaux, 1879, p.223-231.

(14) Notes de Jules Bellet provenant du fonds Lamontaigne de la Bibliothèque de Bordeaux, et retranscrites dans les Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, A. Picard et fils, Paris, 1913, p.279-282.

(15) Ibid., p.279 (sur l’article VI).

(16) Ms 1696, XIV, 4, 14 et 15.

(17) Cf. les statuts de l’Académie, XV.

(18) Ms 1993, XXV, 14.

(19) BARRIÈRE Pierre, L’académie de Bordeaux, centre de culture internationale au XVIIIe siècle (1712-1792), éditions Bière, Bordeaux-Paris, 1951, p.21.

(20) GÈRES Jules de, Table historique et méthodique des travaux et publication de l’Académie de Bordeaux, depuis 1712 jusqu’en 1875, Académie nationale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux, Gounouilhou, Bordeaux, 1879, p.190-204.

(21) PAUL Jacques, Table historique et méthodique des travaux et publications de l’Académie de Bordeaux (depuis 1876 jusqu’en 1975), Bordeaux, 1976.

(22) Table quinquennale des travaux et publications de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux (2001-2005), Bordeaux, 2007.

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