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Dissertation sur la politique des Romains dans la religion

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/VI/6

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 75-98. Il a été édité par Lorenzo Bianchi (Université L’Orientale, Naples), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici). Les notes sont celles de Montesquieu.

Nous reproduisons aussi en annexe la résomption qu’en a faite Sarrau de Boynet, le 26 août 1716 (Ms 828/XVI/26).

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007: http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

Première publication : 1796 (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 193-207).

 

 

Dissertation sur la politique des Romains dans la religion

 

Ce ne fut ni la crainte ni la pieté qui etablit la religion ches les Romains, mais la necessité ou sont touttes les societes d’en avoir une, les premiers roys ne furent pas moins attentifs a reglér le culte et les ceremonies qu’a donnér des loix et batir des murailles, je trouve cette difference entre les legislateurs romains et ceux des autres peuples, que les premiers firent la religion pour l’etat et les autres l’etat pour la religion. Romulus Tatius et Numa asservirent les dieux à la politique : le culte et les ceremonies, qu’ils instituerent furent trouvés si sages que lors que les roys furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple dans sa fureur pour la liberté n’osa s’affranchir.

Quand les legislateurs romains etabl[i]rent la religion, ils ne penserent point a la reformation des moeurs, ni a donner des principes de morale, ils ne voulurent point gener des gens qui ne connoissoint pas encore, les engagemens d’une societé dans laquelle ils venoint d’entrer.

[f. 1v] Ils n’eurent donc d’abord qu’une vue generale qui etoit d’inspirer a un peuple qui ne craignoit rien, la crainte des dieux et se servir de cette crainte, pour les conduire a leur fantaisie.

Les successeurs de Numa n’oserent point faire ce que ce prince n’avoit point fait, le peuple qui avoit beaucoup perdu de sa ferocité et de sa rudesse, etoit devenu capable d’une plus grande discipline. Il eut ete facille d’ajouter aux cerémonies de la religion des principes et des regles de morale, dont elle manquoit ; mais les Romains etoint trop clair voyans pour ne point connoistre combien une pareille reformation eut eté dangereuse : c’eut ete convenir que la religion etoit defectueuse, c’étoit luy donner des ages, et affoiblir son authorité en voulant etablir ; la sagesse des Romains leur fit prendre un meilleur party en etablissant de nouvelles loix ; les institutions humaines peuvent bien changer, mais les divines doivent etre immuables comme les dieux meme.

Ainsi le senat de Rome ayant chargé le preteur, Petilius d’examiner les ecrits du roy Numa, qui avoi[en]t ete trouves [f. 2r] dans un coffre de pierre 400 ans apres la mort de ce roy, resolut de les faire brulér sur le raport que luy fit ce pret[e]ur que les ceremonies qui etoint ordonnées dans ces ecrits differoient beaucoup de celles qui se pratiquoient alors, ce qui pouvoit jettér des scrupules dans l’esprit des simples, et leur faire voir que le culte prescrit n’etoit pas le meme que celuy qui avoit été institué par les premiers legislateurs et inspiré par la nimphe Égérie.

On portoit la prudence plus loin, on ne pouvoit lire les livres sibillins sans la permission du senat qui ne la donnoit meme que dans les grandes occasions, et lors qu’il s’agissoit de consoler les peuples : toutes les interpretations etoint deffendües ; ces livres meme etoint toujours renfermés et par une precaution sy sage on otoit les armes des mains des fanatiques et des seditieux.

Les devins ne pouvoient rien prononcer sur les affaires publiques sans la permission des magistrats, leur art etoit absolument subordonné a la volonté du senat, et cela avoit été ainsy ordonné par les livres [f. 2v] des pontifes dont Ciceron(1) nous a conservé quelques fragments, Bella disceptanto : prodigia, portenta ad Etruscos et aruspices si senatus jusserit deferunto” ; et dans un autre endroit : Sacerdotum genera duo sunto : unum quod praesit ceremoniis et sacris, alterum quod interpretetur fatidicorum et vatum fata jncognita cum senatus populusque ads[c]iverit.

Polibe met la superstition au rang des avantages que le peuple romain avoit par-dessus les autres peuples ; ce qui paroit ridicule aux sages est necessaire pour les sots ; et ce peuple qui se met si facillement en colere, a besoin d’être arrêté par une puissance jnvisible.

Les augures et les aruspices etoient proprement les grotesques du paganisme : mais on ne les trouvera point ridicules,  sy l’on fait reflexion que dans une religion toutte populaire comme celle-la, il n'y avoit rien d'extravagant, la credulité du peuple reparoit tout ches les Romains, plus une chose etoit contraire a la raison humaine, plus elle leur paroissoit divine [f. 3r] une verité simple ne les auroit pas vivement touches, il leur faloit des sujets d’admiration il leur faloit des signes de la divinité, et ils ne les trouvoient que dans le merveilleux ou le ridicule.

C’etoit a la verité une chose tres extravagante de faire dependre le salut de la republique de l’apetit sacré d’un poulet, et de la disposition des entrailles des victimes : mais ceux qui introduisirent ces céremonies en connoissoient bien le fort et le foible, et ce ne fut que par de bonnes raisons qu’ils pecherent contre la raison meme.

Sy ce culte avoit ete plus raisonnable les gens d’esprit en auroi[en]t ete la dupe, aussy bien que le peuple, et par la on auroit perdu tout l’avantage qu’on en pourroit attendre : il faloit donc des ceremonies qui pussent entretenir la super[s]tition des uns et entrer dans la politique des autres ; c’est ce qui se trouvoit dans les divinations. On y mettoit les arrets du ciel dans la bouche des principaux senateurs, gens eclairés [f. 3v] et qui connoissoient egalement le ridicule et l’utilité des divinations.

Ciceron(2) dit que Fabius etant augure tenoit pour regle que ce qui etoit avantageux a la republique se faisoit toujours sous de bons auspices “optimis auspiciis geri quae pro salute reipublicae gererentur ; quae contra re[m]publicam gererentur contra auspicia fieri.” Le meme(3) dit qu'il est de l'opinion de Marcelus, qui disoit que quoy que la credulité populaire, eut etably au commancement les augures, on en avoit retenu l’usage pour l’utilité de la republique ; et il met cette difference entre les Romains et les etrangers, que ceux-cy s’en servoient indifféremmant dans touttes les occasions, et ceux-la seulement dans les affaires, qui regardoient l’interet public. Ciceron(4) nous aprend que la foudre tombée du coté gauche etoit d’un bon augure, excepté dans les assemblées du peuple, “praeterquam ad comitia” ; les regles de l’art cessoient dans cette occasion, les magistrats y jugeoint a leur fantaisie de la bonté des auspices, et ces auspices etoint une [f. 4r] bride avec laquelle ils menoient le peuple. Ciceron ajoute, “hoc institutum reipublicae causâ est, ut comitiorum, vel in jure legum, vel in judiciis populi, vel in creandis magistratibus principes civitatis essent interpretes”. Il avoit dit auparavant qu’on lisoit dans les livres sacrés, “Jove tonante et fulgurante comitia populi habere nefas esse” ; cela avoit été introduit, dit il, pour fournir un pretexte aux magistrats de rompre les assemblées du peuple ; “hoc reipublicae causa constitutum, comitiorum enim non habendorum, causas essé voluerunt”.

Au reste il etoit indifferent que la victime qu’on immoloit se trouva de bon ou mauvais augure : car lors qu’on n’etoit point content de la premiere on en immoloit une seconde, une troisieme, une 4e qu’on apeloit, hostiae succedaneae. Paul Emile voulant sacrifier fut obligé d’egorgér 20. victimes, les dieux ne furent apaises qu’a la derniere dans laquelle on trouva des signes qui promettoint la victoire. C’est pour cela qu’on avoit coutume de dire que [f. 4v] dans les sacrifices les dernieres victimes valoient toujours mieux que les premieres.

Cesar ne fut pas sy patiant que Paul Emile ; ayant egorgé plusieurs victimes, dit Suetonne, sans en trouver de favorables, il quitta les autels avec mepris, et entra dans le senat, “pluribus hostiis caesis, cum litare non posset introiit curiam spretâ religione”.

Comme les magistrats se trouvoient maitres des presages, ils avoient un moyen sur pour detournér le peuple d’une guerre qui auroit été funeste, ou pour luy en faire entreprendre une qui auroit peu etre utile. Les devins qui suivoint toujours les armée[s], et qui etoint plutot les interpretes du general que des dieux, inspiroi[en]t de la confiance aux soldats. Sy par hasard quelque mauvais presage, avoit epouvanté l’armée, un habile general en convertissoit le sens, et se le rendoit favorable : ainsy Scipion qui tomba en sautant de son vaisseau sur le rivage d’Afrique prit de la terre dans ses mains : Je te tiens, dit-il, ô terre d’Afrique, et par ces mots [f. 5r] rendit heureux un presage qui avoit paru sy funeste. Les Siciliens s’etant embarqués pour faire quelque expedition en Afrique furent si epouvantés d’une eclipse de soleil, qu'ils furent sur le point d’abandonnér leur entreprise : mais le general leur representa qu’a la vérité cette eclipse eut été de mauvais augure, sy elle eut paru avant leur embarquement ; mais que puisqu’elle n’avoit paru qu’aprés, elle ne pouvoit menacér que les Afriquains ; par là il fit cessér leur frayeur, et trouva dans un sujet de crainte le moyen d’augmentér leur courage.

Cesar fut plusieurs fois averty par les devins de ne point passér en Afrique avant l’hiver ; il ne les ecouta pas et prevint par là ses ennemis, qui, sans cette diligence, auroient eu le tems de réunir leurs forces.

Crassus dans un sacrifice ayant laissé tombér son couteau des mains, on en prit un mauvais augure : mais il rassura le peuple en luy disant ; bon [f. 5v] courage, au moins mon epée ne m’est jamais tombée des mains. Lucullus etant pret de donner bataille a Tigrane on luy vint dire que c’etoit un jour malheureux ; tant mieux, dit-il, nous le rendrons heureux par notre victoire. Tarquin le Superbe voulant etablir des jeux a l’honneur de la déesse Mania consulta l’oracle d’Apollon qui repondit obscurement et dit qu’il faloit sacriffier tetes pour tetes, “capitibus pro capitibus supplicandum”. Ce prince plus cruel encore que superstitieux fit immoler des enfans : mais Junius Brutus changea ce sacrifice horrible, car il le fit faire avec des tetes d’ail et de pavot et par la remplit ou eluda l’oracle(5).

On coupoit le noeud gordien quand on ne pouvoit pas le delier ; ainsy Clodius Pulcher(6) voulant donnér un combat naval, fit jetter les poulets sacrés dans l'eau, afin de les faire boire, disoit-il, puisqu’ils ne vouloint pas manger.

Il est vray qu’on punissoit quelques fois un general de n’avoir pas suivi les presages, et cela meme etoit un nouvel effet de la [f. 6r] politique des Romains : on vouloit faire voir au peuple que les mauvais succés, les villes prises, les batailles perdües n’etoint point l’effet d’une mauvaise constitution de l’etat ou de la foiblesse de la republique, mais de l’impieté d’un cytoyen, contre lequel les dieux etoint irrités ; sur cette persuasion il n’etoit pas difficille de rendre la confience au peuple, il ne faloit pour cela que quelques ceremonies et quelques sacrifices.

Ainsy lorsque la ville etoit menacée ou affligée de quelque malheur, on ne manquoit pas d’en chercher la cause, qui etoit toujours la colere de quelque dieu, dont on avoit negligé le culte ; il suffisoit pour s’en garantir de faire des sacrifices et des processions, de purifier la ville avec des torches, du souffre, et de l’eau salée. On faisoit faire a la victime le tour des rempar[t]s avant de l’egorger, ce qui s’apelloit, “sacrificium amburbium, et amburbiale” : on aloit meme quelques fois jusqu’a purifier les armées et les flotes, apres quoy chacun reprenoit courage.

[f. 6v] Scevola grand pontife, et Varron un des leurs grands theologiens, disoient qu’il etoit necessaire que le peuple ignorat beaucoup de choses vrayes et en crut beaucoup de fausses : St. Augustin(7) dit que Varron avoit decouvert par là tout le secret des politiques et des ministres d’Etat. “Totum consilium prodidit sapientum per quod civitates et populi regerentur.”

Le meme Scevola au raport de St. Augustin(8) divisoit les dieux en trois classes, ceux qui avoint ete etablis par les poëtes, ceux qui avoint ete etablis par les philosophes, et ceux qui avoint ete etablis par les magistrats, a principibus civitatis.

Ceux qui lisent l’histoire romaine et qui sont un peu clair voyans, trouvent a chaque pas des traits de cette politique que nous venons de marquer : ainsy on voit Cyceron qui en particulier et parmy ses amis fait a chaque moment une confession d'incredulité ; “adeone me delirare censes ista ut credam ?” Et on voit le meme Ciceron parler en public avec un zele extraorinaire contre l’empieté de Verres. On voit un Clodius qui avoit insolemment profané les misteres de la bonne deesse et dont [f. 7r] l’impieté avoit ete marquée par 20. arrests du senat, faire luy meme une harangue remplie de zele, a ce senat qui l’avoit foudroyé, contre le mepris des pratiques anciennes et de la religion. On voit un Saluste, le plus corrompu de tous les cytoyens, mettre à la tete de ses ouvrages une preface digne de la gravité et de l’austerité de Caton : je n’aurois jamais fait si je voulois epuisér tous les exemples.

Quoy que les magistrats ne donnassent point dans la religion de peuple, il ne faut pas croire qu’ils n’en eussent point. Mr. Cudvorth a fort bien prouvé que ceux qui etoint eclairés parmi les payens adoroient une divinité supreme, dont les divinités du peuple n’etoi[en]t qu’une participation. Les payens, tres peu scrupuleux dans le culte, croioient qu’il etoit indifferent d’adorer la divinité meme ou les manifestations de la divinité ; d’adorér par exemple dans Venus la puissance passive de la nature, ou la divinité supreme en tant qu’elle est susceptible de touttes generations, de rendre un culte au soleil ou a l’Etre [f. 7v] supreme en tant qu’il anime les plantes et rend la terre feconde par sa chaleur, ainsy le stoicien Balbus dit dans Ciceron que Dieu participe par sa nature a touttes les choses d’ici bas, qu’il est Cerès sur la terre, Neptune sur les mers : deus pertinens per naturam cujusque rei, per terras Ceres, per mare Neptunus alia per alia poterunt intelligi qui qualescunque sint quoque eos nomine consuetudo mencupaverit, hos deos et venerari et colere debemus. Nous en scaurions davantage si nous avions le livre qu’Asclepiade composa, intitulé l’harmonie de touttes les theologies.

Comme le dogme de l’ame du monde etoit presque universellement recu, et que l’on regardoit chaque partie de l’univers comme un membre vivant dans lequel cette ame etoit repandüe, il sembloit qu’il etoit permis d’adorer indifferemment touttes ces parties et que le culte devoit etre arbitraire comme etoit le dogme.

Voila d’ou etoit né cet esprit de tolerance [f. 8r] et de douceur qui regnoit dans le monde payen ; on n’avoit garde de se persecuter et de se dechirer les uns les autres, touttes les religions touttes les theologies y etoint egalement bonnes, les heresies, les guerres, et les disputes de religion y etoint inconnües ; pourveu qu’on allat adorér au temple, chaque cytoyen etoit grand pontife dans sa famille.

Les Romains etoint encore plus tolerans que les Grecs qui ont toujours gaté tout : chacun scait la malheureuse destinée de Socrate.

Il est vray que la religion egyptienne, fut toujours proscritte a Rome, c’est que elle etoit intolerante, qu’elle vouloit regnér seule, et s’etablir sur les debris des autres, de maniere que l’esprit de douceur et de paix qui regnoit chez les Romains, fut la veritable cause de la guerre qu’ils luy firent sans relache.

Valere Maxime(9) raporte l'action d'Emilius Paulus qui apres un raport du senat qui ordonnoit qu'on abatit les temples des divinités egyptiennes, prit luy meme une hache et donna les premiers coups afin d’encourager [f. 8v] par son exemple les ouvriers frapés d’une crainte superstitieuse.

Mais les pretres d’Isis et de Serapis avoient encore plus de zele pour etablir ces ceremonies qu’on n’en avoit a Rome pour les proscrire. Quoiqu’Auguste au raport de Dion(10) en eut deffendu l’exercice dans Rome, Agrippa qui commandoit dans la ville a son absence feut obligé de le deffendre une seconde fois, on peut voir dans Tacite et dans Suetone(11) les frequens arrets que le senat fut obligé de rendre pour banir ce culte de Rome.

Il faut remarquer que les Romains confondirent les Juifs avec les Egiptiens, comme on scait qu’ils confondirent les chretiens avec les Juifs, ces deux religions furent longtems regardées comme deux branches de la premiere et partagerent avec elle la haine, le mepris et la persecution des Romains : les memes arrests qui abolirent a Rome les ceremonies egiptiennes mettent toujours les ceremonies juives, avec celles-cy comme il paroit par Tacite(12) et par [f. 9r] Suetonne dans les vies de Tibere et de Claude. Il est encore plus clair que les historiens n’ont jamais distingue le culte des chretiens d’avec les autres. On n’etoit pas meme revenu de cette erreur, du tems d’Adrien, comme il paroit, par une lettre que cet empereur ecrivit d’Egypte au consul Sencrianus : “tous ceux qui en Egypte adorent Serapis, sont chretiens, et ceux meme qu’on apelle evêques, sont attaches au culte de Serapis ; il n’i a point de Juif, de prince de la sinagogue, de Samaritain, de pretre des chretiens, de mathematicien, de devin, de baigneur qui n’adore Serapis ; le patriarche meme des Juifs adore indifferemment Serapis et le Christ... Ces gens n’ont d’autre dieu que Serapis, c’est le dieu des chretiens, des Juifs et de tous les peuples” : illi qui Serapium colunt, christiani sunt ; et devoti sunt Serapi, qui se Christi episcopos dicunt. Nemo hic archisynagoga Judaeorum, nemo Samarites, nemo christianorum presbyter, non mathematicus, non aruspex, non aliptes, qui non Serapium colat ; Ipse ille patriarcha judeorum scilicet, cum Aegyptum venerit, ab aliis Serapidam [f. 9v] adorare, ab aliis cogitur Christum...Viris illis deus est Serapia : hunc Judei, hunc christiani, hunc omnes et gentes(13). Peut-on avoir des idées plus confuses de ces trois religions et les confondre plus grossierement ?

Chez les Egiptiens les pretres fesoint un corps à part, qui etoit entretenu aux depens du public : de la naissoient plusieurs inconveniens, touttes les richesses de l’etat se trouvoient englouties dans une societé, de gens qui recevant toujours et ne rendant jamais attiroient insensiblement tout a eux. Les pretres d’Egipte ainsy gagés pour ne rien faire languissoient tous dans une oisiveté dont ils ne sortoient qu’avec les vices qu’elle produit ; ils etoint brouillons, inquiets, entreprenants, et ces qualites les rendoient extremement dangereux : enfin un corps dont les interets avoint ete violemment separés de ceux de l’etat, etoit un monstre, et ceux qui l’avoint etably avoint jetté dans la societé, une semence de discorde, et de guerres civiles : il n’en etoit pas de même a Rome ; on y avoit fait de la pretrise une charge civile, les dignités d’augure et de grand pontife [f. 10r] etoint des magistratures, ceux qui en etoint revetus etoint membres de senat, et n’avoint pas par consequent des interets differens de ceux de ce corps ; “bien loin de se servir de la superstition pour oprimer la republique, ils l’employent utilement a la soutenir[.] dans notre ville, dit Cicéron(14), les roys et les magistrats qui leur ont succedé ont toujours eu un double caractaire, et ont gouverné l’etat sous les auspices de la religion ; “apud veteres qui rerum potiebantur iidem auguria tenebant, ut testis est nostra civitas, in qua et reges et augures, et postea privati eodem sacerdotio praediti rempublicam relligionum autoritate vexerunt.[”]

Les duumvirs avoint la direction des choses sacrées, les quindecimvirs avoint soin des ceremonies de la religion, gardoient les livres des sibilles, ce que fesoint auparavant les decemvirs et les duumvirs ; ils consultoint les oracles lors que le senat l’avoit ordonné et en faisoint le raport ; y ajoutant leur avis ; ils etoint aussy commis pour executér tout ce qui etoit prescrit dans les livres des sibilles, et pour faire celebrér les jeux seculaires, de maniere que touttes les [f. 10v] ceremonies religieuses passoint par les mains des magistrats.

Les roys de Rome avoint une espece de sacerdoce, il y avoit de certaines ceremonies qui ne pouvoint etre faites que par eux. Lorsque les Tarquins furent chassés on craignoit que le pûple ne s’aperceut de quelque changement dans la religion, cela fit etablir un magistrat appellé rex sacrorum, et dont la femme etoit appellée regina sacrorum qui dans les sacrifices fesoint les fonctions des anciens roys : ce fut le seul vestige de royauté que les Romains conserverent parmi eux.

Les Romains avoint cet avantage qu’ils avoint pour legislateur le plus sage prince dont l’histoire profane ait jamais parlé : ce grand homme ne chercha dans tout son regne, qu’a faire flurir la justice et l’equité, et il ne fit pas moins sentir sa moderation a ses voisins qu’a ses sujets. Il établit les fecialiens qui etoint des pretres sans le ministere desquels on ne pouvoit faire ni la paix ni la guerre ; nous avons encore des formulaires des sermens fait par ces fecialiens, lorsqu'on concluoit la paix avec quelque peuple, dans [f. 11r] celle que Rome fit avec Albe, un fecialien dit dans Tite-Live, si le peuple romain est le premier a s’en departir, publico consilio dolove malo, qu’il prie Jupiter de le fraper, comme il va fraper le cochon qu’il tenoit dans ses maines, et aussy tot il l’abatit d’un coup de caillou.

Avant que de commancer la guerre on envoyoit un de ces fecialiens faire ses plaintes au peuple qui avoit porté quelque dommage a la republique, il luy donnoit un certain tems pour se consulter et pour chercher les moyens de retablir la bonne intelligence : mais si on negligeoit de faire l’accommodement le fecialien s’en retournoit et sortoit des terres de ce peuple injuste apres avoir invoqué contre luy les dieux celestes et ceux des enfers : pour lors le senat ordonnoit ce qu’il croyoit juste et pieux ; ainsy les guerres ne s’entreprenoint jamais a la hâte, et elles ne pouvoint etre qu’une suite d’une longue et mure deliberation.

La politique qui regnoit dans la religion des Romains, se developa encore mieux dans leurs victoires, sy la super[s]tition [f. 11v] avoit ete ecoutée, on auroit porté ches les vaincus les dieux des vainceurs, on auroit renversé leurs temples ; et, en etablissant un nouveau culte, on leur auroit imposé une servitude plus rude que la premiere. On fit mieux, Rome se soumit elle meme aux divinités etrangeres, elle les receut dans son sein, et par ce lien le plus fort qui soit parmy les hommes, elle s’attacha des peuples qui la regarderent plutot comme le sanctuaire de la religion, que comme la maitresse du monde. Mais pour ne point multiplier les etres, les Romains a l’exemple des Grecs, confondirent adroitement les divinités etrangeres avec les leurs ; s’ils trouvoint dans leurs conquetes un dieu qui eut du raport a quelqu’un de ceux qu’on adoroit à Rome, ils l’adomptoi[en]t ainsy faut dire, en luy donnant le nom de la divinité romaine, et luy accordoient sy j’ose me servir de cette expression, le droit de bourgeoisie dans leur ville : ainsy lors qu’ils trouvoi[en]t quelque héros fameux qui eut purgé la terre ; de quelque monstre, ou soumis quelque peuple barbare, [f. 12r] ils luy donnoi[en]t aussy tot le nom d’Hercule.

Nous avons percé jusqu’a l’ocean dit Tacite(15), et nous y avons trouvé les colonnes d’Hercule, soit qu’Hercule y ait été, soit que nous ayons attribué a ce heros tous les faits dignes de sa gloire, “ipsum quim etiam Oceanum illâ tentavimus et superesse adhuc Herculis columnas fama vulgavit, sive adiit Hercules, sive quidquid ubique magnificum est in claritatem eius referre consuevimus.[”]

Varron a compté 44. de ces dompteurs de monstres. Ciceron[m18](16) n’en a compté que six, 22. Muses, 5. Soleils, 4. Vulcains, 5. Mercures, 4. Apollons, 3. Jupiters.

Eusebe[m19](17) va bien plus loing, il compte presque autant de Jupiters que de peuples.

Les Romains qui n’avoint proprement d’autre divinité que le genie de la republique, ne fesoint point d’attention au desordre et a la confusion qu’ils jettoint dans la mythologie ; la credulité des peuples qui est toujours au-dessus du ridicule et de l’extravagant, réparoit tout.

 

 

[Résomption par Sarrau de Boynet]

2o. Pour M. le Pr Montesquieu

[f. 2r] La gloire que le peuple romain s’étoit acquise par le succés de ses armes, par la sagesse de ses loix, et par son genie pour les lettres, semble avoir été ternie par le culte extravagant qu’il rendoit a ses dieux.

Chaque fois que Rome aioutoit de nouvelles provinces a son empire elle se rendoit esclave de quelque nouvelle divinité, le nombre des idoles qu’on adoroit dans l’enceinte de ses murs, surpassoit le nombre de ses citoyens.

Quelle honte pour la nature humaine des conquerrants, des politiques, des philosophes [f. 2v] paroissent dans ce fait plus depourvus de sages que les nations barbares quel contraste de raison et d’aveuglement.

Vous avés débrouillé ce mistere Mr en faisant voir que les premiers legislateurs romains établirent la religion pour l’état et non comme ceux des autres peuples l’état pour la religion, c’est-a-dire qu’ils assuiettirent les dieux a la politique voyant la necessité qu’il y avoit de contenir par un pouvoir invisible une nation fiere qui auroit pu secouer souvent le ioug d’une puissance cognue, tant les exemples que vous rapportés a ce suiet sont des preuves evidentes de vostre opinion.

Les augures et les aruspices que vous apellés avec raison les grotesques du paganisme n’étoient que les interpretes de la volonté des magistrats et des [f. 3r] generaux d’armée, selon les circonstances ils se servoient avec succés a leur gré de ces pretendus arrets du ciel pour en imposer au peuple ou pour ranimer la valeur des soldats.

La netteté et l’ordre qui regnent dans vostre ouvrage, les recherches curieuses dont il est rempli, nous font souhaiter d’en voir la continuation, cette vaste matiere Monsieur peut encore pleusieurs fois vous attirer nos aplaudissements.



(1) lib. 2 de leg.

(2) de senectute.

(3) l. de divinat.

(4) lib. 2 de divinat.

(5) Macrob. l. 1 Saturnal.

(6) Val. Max. 1.

(7)de Civit. Dei l. 4 c. 31.

(8) l. 4 de Civit. Dei

(9) l. 1. c. 3.

(10) l. 34.

(11) l. 2

(12) l. 2

(13) Flav. Vopiscus in vita Saturnini.

(14) l. 1. de divinat.

(15) l. 5. c. 34.

(16) l. 3. de nat. deor.

(17) Praep. evang. l. 3.

 

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Discours sur la cause de l’écho

suivi de deux résomptions

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/III/2

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 147-156. Il a été édité par Pierre Rétat (université de Lyon 2)  ; Alberto Postigliola (Université L’Orientale, Naples) en a fourni l’introduction et l’annotation (non reproduites ici)

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste  ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

Premières publications : 1796 pour le Discours (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 245-248)  ; 1821 pour la résomption du mémoire de Cardoze (J.-F. Laterrade, Flore bordelaise, Bordeaux, art. « Fritillaria », p. 197  ; 1955 pour celle du mémoire de Doazan (Montesquieu, Œuvres complètes, Nagel, t. III, p. 74-75, Xavier Védère éd.).

 

Discours prononcé a l’academie le 1er may 1718

par Monsieur le president de Montesquieu.

1o Le jour de la naissance d’Auguste il naquit un laurier dans le palais, des branches duquel on couronnoit ceux qui avoient merité l’honneur du triomphe.

Il est né, Messieurs, des lauriers avec cette academie, et elle s’en sert pour faire des couronnes aux sçavans ; il n’est point de climat si reculé d’ou l’on ne brigue ses suffrages ; depositaire de la reputation, dispensatrice de la gloire, elle trouve du plaisir a consoler les philosophes de leurs veilles,  et les vanger  pour ainsi dire de l’injustice de leur siecle, et de la jalousie des petits esprits.

Les dieux de la fable dispensoient differemment leurs faveurs aux mortels, ils accordoient aux ames vulgaires une longue vie ; des plaisirs ; des richesses ; les pluïes et les rosées etoient les recompenses des enfans de la terre ; mais aux ames plus grandes et plus belles, ils reservoient la gloire, comme le seul present digne d’elles.

[f. 2v] C’est pour cette gloire que tant de beaux genies ont travaillé, et c’est pour vaincre, et vaincre par l’esprit, cette partie de nous mêmes la plus celeste et la plus divine.

Qu’un triomphe si personel a de quoi flater ? On a  vû des grands hommes  uniquement touchez des succez qu’ils devoient  a leur vertu , regarder comme etrangeres toutes les faveurs de la fortune. On en a vû tous couverts des lauriers de Mars, jaloux de ceux d’Apollon, disputer la gloire d’un poëte et d’un orateur.

Tantus amor laudum, tantæ est victoria curæ Virg. Georg. 3.

Lorsque ce grand cardinal a qui une illustre academie doit son institution , eut vû l’autorité royale affermie, les ennemis de la France consternez, et les sujets du roi rentrez dans l’obeissance, qui n’eut pensé que ce grand homme etoit content de lui-même ? Non ; pendant qu’il etoit au plus haut point de sa fortune, il y avoit dans Paris, au fond d’un cabinet obscur un rival secret de sa gloire ; il trouva dans Corneille un nouveau rebelle qu’il ne put soumettre ; c’etoit assez qu’il eut a soutenir la superiorité d’un autre genie, et il n’en falut pas davantage pour [f. 3r] lui faire perdre le goût d’un grand ministere, qui devoit faire l’admiration des siecles a venir .

Quelle doit donc  etre, Messieurs, la satisfaction  de celui, qui, vainqueur de tous ses rivaux se trouve aujourd’hui couronné par vos mains ?

Le sujet proposé etoit plus difficile a traiter qu’il ne paroit d’abord: c’est en vain qu’on pretendroit reussir dans l’explication de l’echo, c’est-a-dire du son reflechi, si l’on n’a une parfaite connoissance du son direct: c’est encor en vain que l’on iroit chercher du secours chez les anciens aussi malheureux sans doute dans leurs hipotêses, que les poëtes dans leurs fictions, qui attribuêrent l’effet de l’echo aux malheurs d’une nimphe causeuse , que Junon irritée changea en voix pour avoir amusé sa jalousie, et par la longueur de ses contes (artifice de tous les temps) l’avoir empechée de surprendre Jupiter dans les bras de ses maitresses.

Tous les philosophes conviennent generalement que la cause de l’echo doit etre attribuée a la reflexion des sons, ou de cet air, qui frapé par le corps sonore, va ebranler l’organe de l’ouïe. [f. 3v] Mais s’ils conviennent en ce point, on peut dire qu’ils ne vont pas long tems de compagnie, que les détails gâtent tout et qu’ils s’accordent bien moins dans les choses qu’ils entendent, que dans celles qu’ils n’entendent pas.

Et premierement si cherchant la nature du son direct, on leur demande de quelle maniere l’air est poussé par le corps sonore ? les uns diront que c’est par un mouvement d’ondulation, et ne manqueront pas d’alleguer l’analogie de ces ondes avec celles qui sont produites dans l’eau par une pierre qu’on y jette : mais les autres a qui cette comparaison paroit suspecte, commenceront dés ce moment a faire secte a part ; et on les feroit plutôt renoncer au titre de philosophe que de leur faire passer l’existence de ces ondes dans un corps fluide  tel qu’est l’air, qui ne fait point comme l’eau  une surface plane étendue sur un fond ; sans compter que dans ce sisteme on devroit, disent-ils, entendre plusieurs fois le même coup de cloche, puisque la même impression forme plusieurs cercles et plusieurs ondulations.

Ils aiment donc mieux admettre des rayons directs qui vont, sans se detourner de la bouche de celui qui parle a l’oreille de celui qui entend ; il suffit que l’air [f. 4r] soit pressé par le ressort du corps sonore, pour que cette action se communique .

Que si considerant le son par raport a la vitesse, on demande a tous ces philosophes, pourquoi il va toujours egalement vite, soit qu’il soit grand, soit qu’il soit foible ; et pourquoi un canon qui est a 171 toises de nous, demeurant une seconde a se faire entendre, tout autre bruit quelque foible qu’il soit ne va pas moins vite ? on trouvera le moyen de se faire respecter, et on les obligera, ou a avouer qu’ils en ignorent la raison, ou du moins on les reduira a entrer dans de grands raisonnemens, ce qui est precisement la même chose.

Que si l’on entre plus avant en matiere, et qu’on vienne a les interroger sur la cause de l’echo,  la cohuë repondra tout d’abord  que la reflection suffit , et on verra d’un autre côté un seul homme qui repond qu’elle ne suffit pas: peut-etre goutera-t-on ses raisons, sur tout si on peut se defaire de ce prejugé, un contre tous.

Or de ceux qui n’admettent que la reflection seule, les uns diront que toutes sortes de reflections [f. 4v] produisent des echos, et en admettront autant que de sons reflechis ; les murailles d’une chambre, disent-ils, feroient entendre un echo, si elles n’etoient trop proches de nous, et ne nous envoyoient le son reflechi dans le même instant que notre oreille est frapé par le son direct ; selon eux tout est rempli d’echos, Jovis omnis plena  ; vous diriez que comme Heraclite  ils admettent un concert et une harmonie dans l’univers qu’une longue habitude nous derobe ; d’autant mieux que, la reflection etant souvent dirigée vers des lieux différens de celui ou se produit le son, parce qu’elle se fait toujours par un angle egal a celui d’incidence, il arrive souvent que l’echo ne rend point les sons a celui qui les envoye ; cette nimphe ne repond pas toujours  a ceux qui lui parlent  ; il y a des occasions ou sa voix est meconnuë de ceux même qui l’entendent ; ce qui pourroit peut-etre servir a faire cesser bien du merveilleux, et a rendre raison de ces voix entenduës en l’air, que Rome, cette ville des sept montagnes, mettoit si souvent au nombre des prodiges.

Visi etiam audire vocem ingentem ex summi cacuminis loco Tit. Liv. 1.1.

[f. 5r] Spreta vox de cœlo emissa Id. 1.5.

Templo sospitæ Junonis ingentem strepitum exortum. Id. 1.31.

Silentio proximæ noctis ex sylvâ arsia ingentem editam vocem. Id. 1.2.

Vocesque feruntur

Auditi sanctis et verba minantia lucis. Ovid.

Mais les autres qui ne croient pas la nature si liberale, veulent des lieux et des situations particulieres, ce qui fait qu’ils varient infiniment et dans la disposition de ces lieux, et dans la maniere dont se font les reflections a cet egard.

Avec tout ceci on n’est pas fort avancé dans la connoissance de la cause de l’echo: mais enfin un philosophe est venu , qui ayant etudié la nature dans sa simplicité, a eté plus loin que les autres: les decouvertes admirables de nos jours fur la dioptrique et la catoptrique ont eté comme le fil d’Ariane qui l’ont conduit dans l’explication de ce phenomene des sons: chose admirable ! il y a une image des sons comme il y a une image des objets aperçus : cette image est formée par la réunion des rayons sonores ; comme dans l’optique ; l’image est [f. 5v] formée par la reünion des rayons visuels : on jugera sans doute par la lecture qui va se faire que l’Academie n’a pû se refuser a l’auteur de cette decouverte, et qu’il merite de joüir de ses suffrages, et de la liberalité du protecteur.

Cependant je ne puis passer ici une difficulté commune a tous les sistêmes, et qui dans la satisfaction ou nous etions d’avoir contribué a donner quelque jour a un endroit des plus obscurs de la phisique, n’a pas laissé que de nous humilier. On comprend aisement que l’air qui a deja produit un son, rencontrant un rocher un peu eloigné, est reflechi vers celui qui parle, et reproduit un nouveau son, ou un echo : mais d’ou vient que l’echo repete precisément la même parole, et du même ton qu’elle a eté prononcée ? comment n’est-il pas tantôt plus aigu tantôt plus grave ? comment la surface raboteuse des rochers ou autres corps reflechisasns ne change-t-elle rien au mouvement, que l’air a deja reçu pour produire le son direct ? je sens la difficulté, et plus encore mon impuissance de la resoudre.

 

[f. 6r] 2o Resomption sur l’observation de Monsieur  Cardose touchant le  frittillaria aquitanica.

On a sujet de s’etonner qu’il y ait si peu de phisiciens, puisque pour le devenir, il semble qu’il ne faille que des yeux.

Par exemple on a rempli les devoirs d’un bon botaniste, lorsqu’on a rassemblé ce que la nature a repandu dans les campagnes, et qu’on a sçu distinguer ce que le vulgaire laisse confondu parmi les gazons.

Nous voyons Mr avec plaisir votre frittillaria aquitanica ; la rareté de cette plante dans le païs même dont elle porte le nom, nous a fait penser qu’elle avoit eté tres negligée, et qu’elle avoit besoin de vous pour acquerir quelque reputation. Vous la cherchiez depuis long tems, elle vous manquoit, et il sembloit que vous vous trouvassiez dans une espece d’indigence: il ne faut pas grand chose pour faire la fortune d’un philosophe ; les richesses qu’il cherche sont peu enviées, grace au mauvais goût des hommes, qui n’en connoissent pas le prix.

 

[f. 6v] 3o Resomption sur une observation de Monsieur  Doasan.

La plûpart des insectes passent l’hiver sans nourriture et dans une espece d’engourdissement, ce qui me semble assez difficile à expliquer: car, ou les liqueurs circulent dans les vaisseaux pendant ce tems-la, ou non ; si elles circulent, il faut qu’elles se separent, etant impossible qu’elles soient si long tems en mouvement sans se dissiper: mais si elles ne circulent pas, la corruption est inevitable.

Ce qu’il y a de singulier dans votre observation, Mr, c’est que cet insecte a toujours paru animé, et a poussé une vie languissante beaucoup plus loin que vous n’aviez sujet d’attendre, quoique vous n’ignorassiez pas ce grand nombre d’observations ramassées par Paul Lentulus dans son livre De prodigiosis inediis , et que cet ouvrage de Paul Licetus, qui n’auroit pas été moins bon quand il ne l’auroit pas intitulé De feriis altricis animæ, [f. 7] des fètes ou jeûnes de l’ame nutritive , ne vous fût pas inconnu.

Continues, Mr, vos observations ; il y a des gens pour lesquels une experience n’est qu’une experience, pour d’autres c’est le germe qui en produit une infinité ; l’Academie regarde celle-ci comme une promesse d’une moisson future, et pour ainsi dire, comme le terme d’ou vous partez pour aller plus loin ; elle doit vous remercier en même tems, et de ce qu’elle reçoit de vous, et de ce qu’elle en espere.

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Discours prononcé le 15 novembre 1717 par Montesquieu à la rentrée de l’Académie

suivi de trois résomptions

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/iii/1

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 101-116. Il a été édité par Sheila Mason (Birmingham University), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici)

Nous reproduisons aussi trois résomptions lues par Montesquieu le même jour.

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

Première publication : 1796 pour le Discours (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 249-253) ; 1955 pour les résomptions (Montesquieu, Œuvres complètes, Nagel, t. III, p. 55-57, Xavier Védère éd.).

 

I° Ceux qui ne sont pas instruits de nos obligations et de nos devoirs regardent nos exercices comme des amusemens que nous nous procurons, et se font une idée riante de nos peines mêmes et de nos travaux.

Ils croyent que nous ne prenons de la philosophie que ce qu'elle a d'agreable ; que nous laissons les epines pour ne cüeillir que les fleurs ; que nous ne cultivons notre esprit que pour le mieux faire servir aux delices du coeur ; qu'exemts a la verité des passions vives qui ebranlent trop l'ame, nous nous livrons a une autre qui nous en dedommage, et qui n'est pas moins delicieuse, quoiqu'elle ne soit point sensuelle.

Mais il s'en faut bien que nous soyons dans une situation si heureuse ; les sciences les plus [f. 1v] abstraites sont l'objet de l'academie ; elle embrasse cet infini qui se rencontre par tout dans la phisique et l'astronomie ; elle s'attache a l'intelligence des courbes, reservées jusques ici a la suprême intelligence ; elle entre dans le dedale de l'anatomie, et les misteres de la chimie ; elle reforme les erreurs de la medecine, cette Parque cruelle qui tranche tant de jours, cette science en même tems si etendüe et si bornée ; on y attaque enfin la verité par l'endroit le plus fort, et on la cherche dans les tenebres les plus epaisses ou elle puisse se retirer.

Aussi Mrs si l'on n'etoit animé d'un beau zele pour l'honneur et la perfection des sciences, il n'y a personne parmi nous qui ne regardât le titre d'academicien comme un titre onereux, et ces sciences mêmes ausquelles nous nous apliquons, comme un moyen plus propre a nous tourmenter qu'a nous instruire. Un travail souvent inutile ; ces sistêmes presqu'aussi tôt renversés qu'établis, le desespoir de trouver ses esperances trompées ; une lassitude continuelle a courir aprés une verité [f. 2r] qui fuit ; cette emulation qui exerce, et ne regne pas avec moins d'empire sur les ames des philosophes, que la basse jalousie sur les ames vulgaires ; ces longues meditations, ou l'ame se replie sur elle-même, et s'enchaine sur un objet ; ces nuits passées dans les veilles, les jours qui leur succedent dans les sueurs ; vous reconnoissés la, Mrs, la vie des gens de lettres.

Non il ne faut pas croire que la place que nous occupons soit un lieu de tranquilité, nous n'aquerons par nos travaux que le droit de travailler davantage ; il n'y a que les dieux qui ayent le privilege de se reposer sur le Parnasse ; les mortels n'y sont jamais fixes et tranquilles, et s'ils ne montent pas, ils dëcendent toujours.

Quelques anciens nous disent qu'Hercule n'etoit point un conquerant, mais un sage qui avoit purgé la philosophie des prejugés ; ces veritables monstres de l'esprit : ces travaux etonnerent la posterité, qui les compara a ceux des heros les plus infatigables.

[f. 2v] Il semble que la fable nous representoit la verité sous le simbole de ce Protée, qui se cachoit sous mille figures, et sous mille aparences trompeuses.

Omnia transformat sese in miracula rerum

Ignemque horribilemque feram fluviumq ; liquentem ;

Il faut la chercher dans l'obscurité même dont elle se couvre, il faut la prendre, il faut l'embrasser, il faut la saisir.

Et quanto illa magis formas se vertet in omnes,

Tanto nate magis contende tenacia vincla.

Mais, Mrs, qu'il y a de difficultés dans cette recherche : car enfin ce n'est pas assés pour nous de donner une verité, il faut qu'elle soit nouvelle, nous faisons peu de cas de ces fleurs que le tems a fanées ; nous mepriserions un Patrocle qui viendroit parmi nous se couvrir des armes d'Achille ; nous rougirions de redire toujours ce que tant d'autres auroient dit avant nous, comme ces vains echos que l'on entend dans les campagnes ; nous aurions honte de porter [f. 3r] a l'Academie les observations des autres, semblables a ces fleuves, qui portent a la mer tant d'eau qui ne viennent pas de leur source. Cependant les decouvertes sont devenües bien rares ; il semble qu'il y ait une espece d'epuisement et dans les observations et dans les observateurs : on diroit que la nature a fait comme ces vierges qui conservent long tems ce qu'elles ont de plus precieux, et se laissent ravir en un moment ce même tresor, qu'elles ont conservé avec tant de soin, et defendu avec tant de constance : après s'etre cachée pendant tant d'années, elle se montra tout a coup dans le siecle passé ; moment bien favorable pour les savans d'alors, qui virent ce que personne avant eux n'avoit vü ! On fit dans ce siecle tant de decouvertes, qu'on peut le regarder non seulement comme le plus florissant, mais encor comme le premier age de la philosophie, qui dans les siecles precedens n'etoit pas même dans son enfance : c'est alors qu'on mit au jour ces sistêmes, qu'on developa ces principes, [f. 3v] qu'on decouvrit ces methodes si fecondes et si generales ; nous ne travaillons plus que d'aprés ces grands philosophes ; il semble que les decouvertes d'a present ne soient qu'un hommage que nous leur rendons, et un humble aveu que nous tenons tout d'eux : nous sommes presque reduits a pleurer comme Alexandre de ce que nos peres ont tout fait, et n'ont rien laissé a notre gloire.

C'est ainsi que ceux qui decouvrirent un nouveau monde dans le siecle passé, s'emparerent des mines et des richesses qui y etoient conservées depuis si long tems, et ne laisserent a leurs successeurs que des forets a decouvrir et des sauvages a reconnoitre.

Cependant, Mrs, ne perdons point courage ; que sçavons-nous ce qui nous est reservé ? Peut-etre y a-t-il encor mille secrets cachés : quand les geographes sont parvenus au terme de leurs connoissances, ils placent dans leurs cartes des mers immenses et des climats sauvages : mais peut-etre que dans ces mers et dans ces climats [f. 4r] il y a encore plus de richesses que nous n'en avons.

Qu'on se defasse sur tout de ce prejugé que la province n'est point en etat de perfectionner les sciences, et que ce n'est que dans les capitales que les academies peuvent fleurir : ce n'est pas du moins l'idée que nous en ont donné les poëtes, qui semblent n'avoir placé les muses dans les lieux ecartés et le silence des bois, que pour nous faire sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le bruit et le tumulte de la capitale d'un grand empire.

Ces grands hommes dont on veut nous empecher de suivre les traces, ont-ils d'autres yeux que nous ?

Centum luminibus cinctum caput

Ont-ils d'autres terres a considerer ?

Terras alio sub sole jacentes

Sont-ils dans des contrées plus heureuses ?

Fortunatorum nemorum sedesque beatas

Ont-ils une lumiere particuliere pour les eclairer ?

Solemque suum et sua sydera norunt[E19]

La mer auroit-elle moins d'abimes pour eux ?

Num mare pacatum num ventus amicior esset

[f. 4v] La nature enfin est-elle leur mère et notre marâtre pour se derober plutôt a nos recherches qu'aux leurs ? Nous avons eté souvent lassés par les difficultés

Sæpe fugam Danäi Trojâ cupiêre relictâ moliri

Mais ce sont les difficultés mêmes qui doivent nous encourager. Nous devons etre animés par l'exemple du protecteur qui preside ici ; nous en aurons bien tôt un plus grand a suivre, notre jeune monarque favorisera les muses, et elles auront soin de sa gloire.

 

 

2o Resomption de la dissertation de Mr Pascal sur les fievres intermitantes [voir Ms 828/VI/13]

Rien n'est si inconnu que le principe des fievres : il n'est pas sûr qu'elles soient produites par une fermentation du sang ; le celebre Mr Guderus qui a nié l'existence des fermens, a ôté l'evidence a cette opinion, et l'a reduite a la simple probabilité : il n'est pas plus certain que le mouvement du sang soit plus rapide dans l'ardeur de la fievre ; Mr Silvius a soutenu qu'il se mouvoit au contraire plus lentement que de coutume ; cette lenteur cause selon lui la [f. 5r] frequence du pouls, parce que les contractions et les dilatations du coeur, plus pressé par l'air exterieur, etant moins grandes, elles doivent etre aussi plus frequentes : Il n'a besoin que de la même lenteur du sang pour rendre raison de la chaleur de l'accés, parceque tout corps chaud agit avec plus de force lorsqu'il demeure plus longtemps apliqué sur une partie. Hipotêse ingenieuse, mais peu satisfaisante : hipotêse enfin qui par l'aplaudissement qu'elle a reçu, ne peut servir qu'a nous convaincre davantage du peu de solidité des autres.

Ainsi il ne faut pas s'etonner si Mr Pascal a ramassé toutes les forces de la chimie pour penetrer dans une matière si obscure : on doit le regarder comme un homme qui vient avec des troupes auxiliaires pour retirer les medecins et les philosophes de l'embarras ou ils sont : il ne faut pas croire qu'il se soit servi de tant de termes, que bien des gens trouveront peut etre barbares, pour jetter l'epouvante ; Mr Pascal qui excelle dans cette science misterieuse n'a pû s'empecher de parler comme elle ; il a fait comme ces voyageurs habiles [f. 5v] qui prennent la langue de tous les païs ou ils se trouvent ; il est heureux d'avoir eu des auditeurs assés eclairés pour saisir ses raisonnemens dans toute leur force, ils ne pourront se plaindre que de la brieveté du tems qui leur en a derobé la meilleure partie et nous a obligé malgré nous de leur faire cette espece de larcin.

 

3o Resomption de la dissertation de Mr Gregoire contre les esprits animaux [Ms 828/VIII/11]

Ce fut un terrible retranchement que l'on fit aux bêtes dans le siecle passé lorsqu'on leur ôta leur ame : vous venés aujourdhui, et leur ôtés encore les esprits animaux. Il y a aparence qu'on en restera la, et que personne aprés vous ne viendra leur ravir le suc nerveux qui leur reste, et dont vous voulés bien les laisser joüir.

Le principe qu'on nommoit autrefois le rasoir des nominaux, parcequ'ils s'en servirent pour retrancher de la philosophie un nombre inombrable d'entités superflües, peut vous etre tres utile, et c'est pour vous un grand avantage de pouvoir dire que votre hipotêse est plus simple, et que vous faites [f. 6r] a moins de frais, ce que les autres sont obligés de faire avec plus de depense. Cependant Mr, l'opinion commune est si bien etablie, elle a si fort prescrit dans le monde, nous sommes si accoutumés a avoir des esprits animaux, que tout ce que nous pouvons faire aujourdhui en faveur de vos raisons, et de l'heureux talent que vous avés de persuader, c'est de revenir un peu de notre certitude, et de douter au moins de notre sistême, si nous ne pouvons pas embrasser le votre.

 

4o Resomption de la dissertation de Mr de Navarre sur l'yvresse

Mr le remede que vous proposés contre l'yvresse sera inutile a tous ceux qui liront votre dissertation, lorsqu'ils verront la description vive que vous y faites des funestes suites de l'yvresse, ils seront naturellement portés a ne s'enyvrer jamais, et aimeront mieux eviter un si grand mal que de le guerir. Les gens pieux même pour lesquels vous n'avés pas sans doute fait cet ouvrage [f. 6v] en seront edifiés, et se confirmeront dans cette pensée que les plaisirs des sens sont bien criminels, puisqu'ils sont punis si rigoureusement des cette vie.

 

 

 

 

 

 

 

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Discours sur l’usage des glandes rénales

suivi de quatre résomptions

(1718)

 

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/VI/7

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 157-163. Il a été édité par Lorenzo Bianchi (Université L’Orientale, Naples), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici).

Nous reproduisons aussi quatre résomptions lues par Montesquieu le même jour.

 

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

 

Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

Premières publications : 1796 pour le Discours (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, p. 260-267 ; 1955 pour les résomptions (Montesquieu, Œuvres complètes, Nagel, t. III, p. 83-86, Xavier Védère éd.).

 

 

Discours prononcé à la conference publique de l’académie le 25. aoüt 1718. par Monsieur de Montesquieu

[f. 2r] Discours prononcé a la conference publique de l’academie le 25. aoüt 1718.

On a dit ingenieusement que les recherches anatomiques sont une hymne merveilleuse a la loüange du Createur.

C’est en vain que le libertin voudroit revoquer en doute une divinité qu’il craint, il est lui-même la plus forte preuve de son existence ; il ne peut faire la moindre attention sur sa machine, qui ne soit un argument invincible qui l’afflige

Hæret lateri lethalis arundo.

La plûpart des choses ne paroissent exträordinaires que parce qu’elles ne sont point connües ; le merveilleux tombe presque toujours a mesure qu’on s’en aproche ; on a pitié de soi-même ; on a honte d’avoir admiré : il n’en est pas de même de la machine du corps humain ; le philosophe s’étonne, et trouve l’immense grandeur de Dieu dans l’action d’un muscle comme dans le debroüillement du chäos.

Quand on etudie le corps humain ; qu’on se rend familieres les loix immuables qui s’observent dans ce petit empire ; qu’on considere ce nombre inombrable de parties, qui travaillent toutes pour le bien commun ; ces esprits animaux si imperieux, et si obeissans ; ces mouvemens si soumis, et quelquefois si libres ; cette volonté qui commande en reine, et qui obeït en esclave ; ces periodes si reglés ; cette machine si simple dans son action, et si composée dans ses ressorts ; cette reparation continuelle de force et de vie ; ce merveilleux de la reproduction et de la generation ; toujours de nouveaux secours a de nouveaux besoins : quelles grandes idées de sagesse et d’economie!

[f. 2v] Dans ce nombre prodigieux de parties, de veines, d’arteres, de vaisseaux limphatiques, de cartilages, de tendons, de muscles, de glandes, on ne sauroit croire qu’il y ait rien d’inutile : tout concourt pour le bien du sujet animé ; et s’il y a quelque partie dont nous ignorions l’usage, nous devons avec une noble inquietude chercher a le decouvrir.

C’est ce qui avoit porté l’academie a choisir pour sujet l’usage des glandes renales, ou capsules atrabilaires, et d’encourager les savans a travailler sur une matiere, qui malgré les recherches de tant d’auteurs, etoit encor toute neuve, et sembloit avoir eté jusques ici plutôt l’objet de leur desespoir, que de leurs connoissances.

Je ne ferai point ici une description exacte de ces glandes, a moins de dire ce que tant d’auteurs ont deja dit : tout le monde sait qu’elles sont placées un peu au-dessus des reïns entre les emulgentes, et les troncs de la veine cave et de la grande artere.

Si l’on veut voir des gens bien peu d’accord, on n’a qu’a lire les auteurs qui ont traité de leur usage : elles ont produit une diversité d’opinions qui est un argument presque certain de leur fausseté : dans cette confusion chacun avoit sa langue, et l’ouvrage resta imparfait.

Les premiers qui en ont parlé les ont faites d’une condition bien subalterne, et sans leur vouloir permettre aucun rôle dans le corps humain, ils ont cru qu’elles ne servoient qu’a apuyer differentes parties circonvoisines ; les uns ont pensé qu’elles avoient eté mises la pour soutenir le ventricule qui auroit trop porté sur les emulgentes : d’autres pour affermir le plexus nerveux qui les touche : prejugés echapés des anciens qui ignoroient l’usage des glandes.

[f. 3r] Car si elles ne servoient qu’a cet usage, a quoi bon cette structure admirable dont elles sont formées ? Ne suffiroit-il pas qu’elles fussent comme une espece de masse informe Rudis indigestaque moles ; seroit-ce comme dans l’architecture, ou l’art enrichit les pilastres mêmes et les colonnes ?

Gaspart Bartolin est le premier qui leur otant une fonction si basse, les a renduës plus dignes de l’attention des savans.

Il croit qu’une humeur qu’il apelle atrabile est conservée dans leurs cavités : pensée affligeante qui met dans nous-mêmes un principe de melancolie et semble faire des chagrins et de la tristesse une maladie habituelle de l’homme.

Il croit qu’il y a une communication de ces capsules aux reins, ausquels cette humeur atrabilaire sert pour le dilaïement des urine : mais comme il ne montra pas cette communication, on ne l’en crut point sur sa parole ; on jugea qu’il ne suffisoit pas d’en demontrer l’utilité, il faloit en prouver l’existence ; et que ce n’etoit pas assés de l’annoncer, il faloit encor la faire voir.

Il eut un fils illustre qui travaillant pour la gloire de sa famille, voulut soutenir un sistême que son pere avoit plutôt jetté qu’etabli, et le regardant comme son heritage, il s’attacha a le reparer.

Il crut que le sang sortant des capsules etoit conduit par la veine emulgente dans les reins : mais comme il sort des reins par la même veine, il y a la deux mouvemens contraires qui s’entr’empêchent : Bartolin pressé par la difficulté soutenoit que le mouvement du sang venant des reins pouvoit etre facilement surmonté par [f. 3v] cette humeur noire et grossiere qui coule des capsules : ces hipotêses et bien d’autres semblables ne peuvent etre tirées que des tristes debris de l’antiquité, et la saine phisique ne les avoüe plus.

Un certain Petruccio sembloit avoir aplani toute la difficulté : il dit avoir trouvé des valvules dans la veine des capsules, qui bouchent le passage de la glande dans la veine cave, et s'ouvrent du côté de la glande ; de maniere que la veine doit faire la fonction de l’artere, et l’artere faisant celle de la veine, porte le sang par l’artere emulgente dans les reins.

Il ne manquoit a cette belle decouverte qu’un peu de verité : l’Italien vit tout seul ces valvules singulieres, mille corps aussi tôt dissequés furent autant de temoins de son imposture : aussi ne joüit-il pas long tems des aplaudissemens, et il ne lui resta pas une seule plume.

Aprés cette chute, la cause des Bartolins parut plus desesperée que jamais : ainsi les laissant a l’ecart, je vais chercher quelques autres hipotêses.

Les uns  pretendirent que ces capsules ne pouvoient avoir d’autre usage que de recevoir les humidités qui suintent des grands vaisseaux, qui sont autour d’elles : d’autres que l’humeur qu’on y trouve, etoit la même que le suc lactée qui se distribuë par les glandes du mesentere.

D’autres  qu’il se formoit dans ces capsules un suc bilieux, qui etant porté dans le coeur, et se mêlant avec l’acide qui s’y trouve, excite la fermentation, principe du mouvement du coeur.

Voila ce qu’on avoit pensé sur les glandes renales, lorsque l’academie publia son programe, le mot fut donné par tout, la curiosité fut irritée, les savans sortis d’une espece de letargie, voulurent tenter encor, et prenant [f. 4r] tantôt des routes nouvelles, tantôt suivant les anciennes, ils chercherent la verité, peut-etre avec plus d’ardeur que d’esperance.

Plusieurs d’entr’eux n’ont eu d’autre merite que celui d’avoir senti une noble emulation : d’autres plus feconds n’ont pas eté plus heureux : mais ces efforts impuissans, sont plutôt une preuve de l’obscurité de la matiere, que de la sterilité de ceux qui l’ont traitée.

Je ne parlerai point de ceux dont les dissertations arrivées trop tard, n’ont pu entrer en concours : l’academie qui leur avoit imposé des loix, qui se les etoit imposées a elle-même, n’a pas cru devoir les violer : quand ces ouvrages seroient meilleurs, ce ne seroit pas la premiere fois que la forme toujours inflexible et severe, auroit prevalu sur le merite du fonds.

Nous avons trouvé un auteur qui admet deux especes de bile, l’une grossiere qui se separe dans le foye, l’autre plus subtile qui se separe dans les reins avec l’aide du ferment qui coule des capsules par des conduits que nous ignorons, et que nous sommes mêmes menacés d’ignorer toujours : mais comme l’academie veut etre eclaircie et non pas decouragée, elle ne s’arrête point a ce sistême.

Un autre a cru que ces glandes servoient a filtrer cette limphe epaissie, ou cette graisse qui est autour des reins, pour etre ensuite versée dans le sang.

Un autre nous decrit deux petits canaux qui portent les liqueurs de la cavité de la capsule dans la veine qui lui est propre : cette humeur que bien des experiences font juger alkaline, sert selon lui a donner de la fluidité au sang qui revient des reins, aprés s’etre separé de la serosité qui compose l’urine.

[f. 4v] Cet auteur n’a que de trop bons garans de ce qu’il avance : Sylvius, Manget, et d’autres avoient eu cette opinion avant lui. L’academie qui ne sauroit souffrir les doubles emplois, qui veut toujours du nouveau, qui est comme un avare, qui par l’avidité qu’il a d’acquerir toujours de nouvelles richesses, semble compter pour rien celles qui sont deja acquises, n’a point couronné ce sistême.

Un autre qui a assez heureusement donné la difference qu’il y a entre les glandes conglobées et les conglomerées, a mis celles-ci au rang des conglobées : il croit qu’elles ne sont qu’une continuité de vaisseaux, dans lesquels comme dans des filieres le sang se subtilise ; c’est un peloton formé par les rameaux de deux vaisseaux limphatiques, l’un deferent, et l’autre referent : il juge que c’est le deferent qui porte la liqueur, et non pas l’artere, parce qu’il l’a vû beaucoup plus gros : cette liqueur est reprise par le referent, qui la porte au canal torachique, et la rend a la circulation generale : dans ces glandes et dans toutes les conglobées il n’y a point de canal excretoire, car il ne s’agit pas ici de separer des liqueurs, mais seulement de les subtiliser.

Ce sistême par une aparence de vrai qui seduit d’abord, a attiré l’attention de la compagnie, mais il n’a pu la soutenir : quelques membres ont proposé des objections si fortes, qu’ils ont detruit l’ouvrage, et n’y ont pas laissé pierre sur pierre : j’en raporterai ici quelques-unes, et quant aux autres, je laisserai a ceux qui me font l’honneur de m’entendre, le plaisir de les trouver eux-mêmes.

Il y a dans les capsules une cavité : mais bien loin de servir a subtiliser la liqueur, elle est au contraire tres propre a l’épaissir, et a en retarder le mouvement. Il y a dans ces cavités un sang noiratre et epais ; [f. 5r] ce n’est donc point de la limphe, ni une liqueur subtilisée : il y a d’ailleurs de tres grands embarras a faire passer la liqueur du deferent dans la cavité, et de la cavité dans le referent : de dire que cette cavité est une espece de coeur, qui sert a faire fermenter la liqueur, et la foüetter dans le vaisseau referent, cela est avancé sans preuve, et on n’a jamais remarqué de battement dans ces parties plus que dans les reins.

On voit par tout ceci que l’academie n’aura pas la satisfaction de donner son prix cette année, et que ce jour n’est point pour elle aussi solennel qu’elle l’avoit esperé : voila ce qui s’apelle un refait : par les experiences et les dissections qu’elle a fait faire sous ses yeux, elle a connu la difficulté dans toute son etenduë, et elle a apris a ne point s’etonner de voir que son objet n’ait pas eté rempli ; le hazard fera peut-etre quelque jour ce que tous ses soins n’ont pû faire. Ceux qui font profession de chercher la verité ne sont pas moins sujets que les autres aux caprices de la fortune ; peut-etre que ce qui a couté aujourd’hui tant de sueurs inutiles, ne tiendra pas contre les premieres réflexions d’un auteur plus heureux : Archimede trouva dans les delices d’un bain le fameux probleme que ces longues meditations avoient mille fois manqué ; la verité semble quelquefois courir au-devant de celui qui la cherche ; souvent il n’y a point d’intervalle entre le desir, l’espoir, et la joüissance : les poëtes nous disent que Pallas sortit sans douleur de la tête de Jupiter, pour nous faire sentir sans doute que les productions de l’esprit ne sont pas toutes laborieuses.

 

[f. 5v] Resomption de la dissertation de Mr. de Caupos, sur les taches des enfans, apellées envies

L’imagination agit sans cesse sur nous, tantôt elle nous joüe, tantôt elle nous tirannise.

Mais l’on peut dire avec raison que l’empire de la credulité n’est pas moins universel que le sien.

Ce qu’on nous dit de ces envies ou de ces taches que l’imagination des meres produit, toujours semblables aux objets dont elles sont frapées, est-il croyable ? Ne guerira-t’on jamais de cette erreur populaire ? Faut-il mettre les femmes dans cette necessité de ne rien desirer, ou de satisfaire tous leurs desirs ?

En effet le peuple n’est-il pas etrange ? Il se fait des prejugés, et il pretend que le philosophe les lui explique, qu’il entre en part du ridicule avec lui, en s’exerçant a chercher la cause d’un effet qui n’est point, et qui ne sauroit etre.

Veut-on que vous ayez recours aux idées seminales pour expliquer tant d’etranges simpaties, et qu’avec le docte Etmuller vous alliés vous jetter dans l’inconcevable mistere de l’esprit influant et de l’esprit implanté ? Non, Monsieur, vous avés pris un meilleur parti, en soulageant la philosophie des erreurs populaires, c’est autant d’affaires de moins que vous aurés sur les bras.

Laissés donc a l’imagination ses droits legitimes, mais retranchés-lui ceux qu’on usurpe pour elle, et tandis que le peuple s’amusera a raconter des histoires qu’il croit uniquement pour avoir le plaisir de s’etonner, marqués-nous precisément jusqu’a quel point nous devons douter, et quelles sont les bornes de la foi humaine.

 

[f. 6r] Resomption de l’observation de Monsieur Doazan, sur un enfant né sans cerveau

Un membre de cette compagnie a mis en question si l’on pouvoit vivre sans respirer ; selon vous, Monsieur, on peut bien se passer de cerveau.

Si ce qu’on nous dit de quelques gens dont le coeur dur et calleux ne pouvoit plus faire ses battemens, etoit vrai, ou en serions-nous ?

De pareilles observations derangent plus de sistêmes que les philosophes n’en sauroient faire en un siecle.

Le pere Malbranche a seché trente ans pour nous faire comprendre l’harmonie des idées, et des traces qui produisent l’imagination et la memoire : mais ce beau sistême tombe en ruine devant votre observation.

Il faut recommencer a expliquer tout ce qui a du raport a l’union de l’ame et du corps, et aux facultés relatives de ces deux substances.

Il faut regarder le cerveau comme une vile glande uniquement occupée à separer quelques serosités.

Cependant, monsieur, voyés quelles gens ce sont que les philosophes ; quoique vous veniés ravager nos terres, vous nous voyés tous prêts a vous remercier, et a vous rendre graces du desordre même que vous y faites.

 

[f. 6v] Resomption de la dissertation de monsieur de Sarrau, sur les coquillages de Ste Croix-du-Mont

La matiere que vous avés si bien traitée, monsieur, est bien propre a exercer les savans ; que ce soit des fossiles, que ce soit de veritables huitres, on trouve des difficultés par tout.

Il n’y a rien de plus fort que les raisons que vous allegués en faveur de votre opinion, et vous vous gardés bien de faire comme ceux qui, au lieu d’envisager dans le deluge la colere de Dieu sur les hommes, s’en servent seulement pour expliquer ces sortes d’effets.

Au reste, monsieur, on n’est point en droit de vous demander ici des demonstrations ; c’est assés dans une matiere si obscure d’avoir de si heureuses vraisemblances. La doctrine des opinions probables n’est pas moins reçuë parmi les philosophes que parmi les theologiens : si elle porte une douce paix dans le coeur au gré des uns, elle met en repos l’esprit des autres ; quand on ne peut pas bien s’assûrer de la verité, il est bon d’avoir quelque chose qui lui ressemble.

 

[f. 7r] Resomption de l’observation de monsieur l’abé Belet, sur la fleur de la vigne

Monsieur

La compagnie accoutumée a vous voir traiter des sujets d’érudition, vous voit aujourd'hui avec plaisir et phisicien et observateur : ne croyés pas cependant avoir rien perdu par ce changement auprés des muses ; c’est une ancienne injustice des poëtes de vouloir s’emparer de ces divinités, et les occuper toutes a leur inspirer quelques vers, et a leur dicter quelque histoire, sans se soucier des philosophes, qu’ils regardent comme incapables d’aprendre d’elles l’art de plaire.

On peut comparer la vigne dans cette province-cy, a cette matiere avec laquelle les alchimistes se vantent de faire de l’or ; cette matiere que tout le monde voit, que tout le monde touche, que tout le monde foule a ses pieds, qui est au pauvre comme au riche, et que pourtant personne ne connoit. Vous nous avés fait voir, monsieur, que les choses les plus communes ont des secrets pour le peuple, qui ne se decouvrent qu’aux observateurs exacts comme vous.

 

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Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences

(1725)

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 1914/II

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 489-502. Il a été édité par Sheila Mason (University of Birmingham), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici)

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

Copie autographe (il existe un autre manuscrit, copié par Lamontaigne sur celui-ci : ms 828/VI/9).

Première publication : 1796 (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 298-304).

 

 

Dissertation
Ouverture de l’academie
Sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciances en l’année 1725
au mois de 9re

 

La |1| grande difference qu’il y a entre les grandes nations et les peuples sauvages c’est que celles cy se sont appliquées aux arts et aux sciences et que les autres les ont absolument négligés.

C’est peut estre aux connoissances qu’elles donnent que la plus part des nations doivent leur existance.

Si nous avions les moeurs des sauvages de l’Amerique deux ou trois nations de l’Europe auroint bien tost mangé toutes les autres.

Et peut estre que quelque peuple [f. 2v] conquerant de notre monde se venteroit come les Iroquois d’avoir mangé soixante et dix nations.

Mais sans parler des peuples sauvages si un Decartes estoit venu au Mexique ou au Pérou cent ans avant Cortes et Pisarre et qu’il eut apris a ces peuples que les homes composes come ils sont ne peuvent pas estre immortels que les ressorts de leur machine s’usent come ceux de touttes les machines que les effets de la nature ne sont qu’une suitte des loix et des comunications des mouvemens Cortes avec une poignée de gens n’auroit jamais detruit l’empire du [f. 3r] Mexique ny Pisarre celui du Perou.

Qui diroit que cette destruction la plus grande dont l’histoire ait jamais parlé n’ait esté qu’un simple effet de l’ignorance d’un principe de philosophie [?] Cela est pourtant vray et je vay le prouver.

Les Mexicains n’avoint point d’armes a feu mais ils avoint des arcs et des fleches c’est a dire ils avoint les armes des grecs et des romains.

Ils n’avoint point de fer, mais ils avoint des pierres à fusil qui coupoint come du fer et qu’ils mettoint au bout de leurs armes[.] ils avoint meme une chose eccellente pour l’art militaire c’est qu’ils faisoint leurs rangs fort serres [f. 3v] et si tost qu’un soldat estoit tué il estoit soudein remplacé par un autre.

Ils avoint une noblesse genereuse et intrepide et qui estoit elevée sur les principes de celle d’Europe qui envie le destin de ceux qui meurent pour la gloire.

D’ailleurs la vaste étendüe de l’empire donnoit aux mexicains mille moyens de detruire les etrangers supposé qu’ils ne pussent pas les veincre.

Les Peruviens avoint les memes avantages [f. 4r] et meme par tout ou ils se deffendirent par tout ou ils combatirent ils le firent avec succés[.] les Espagnols penserent mesme estre exterminés par de petits peuples qui eurent la resolution de se deffendre.

D’ou vient donc qu’ils furent si facillement detruits [?] C’est que tout ce qui leur paroissoit nouveau un home barbu un cheval une arme a feu estoit pour eux l’effet d’une puissance invisible a laquelle ils se jugoint incapables de resister.

[f. 4v] Le courage ne manqua jamais aux Americains mais seulement l’esperance du succés.

Ainsi un mauvais principe de philosophie[,] l’ignorance d’une cause phisique engourdit dans un moment touttes les forces de deux grands empires.

Parmi nous l’invention de la poudre donna un si mediocre adventage a la nation qui s’en servit la premiere qu’il n’est pas [f. 5r] encore decidé laquelle eut le premier adventage.

L’invention des lunettes d’approche ne servit qu’une seule fois aux Holendois.

Nous avons apris a ne considerer dans touts ces effets qu’un pur mechanisme et par la il n’y a point d’artifice que nous ne soyons en estat d’eluder par un artifice.

Les sciences sont donc utilles [f. 5v] en ce qu’elles guerissent les peuples des prejuges destructifs, mais come nous pouvons esperer qu’une nation qui les a une fois cultivées les cultivera toujours asses pour ne pas tomber dans le degré de grossiereté et d’ignorance qui peut causer sa ruine nous allons parler des autres motifs qui doivent nous engager a nous y appliquer.

[f. 6r] Le premier c’est la satisfaction interieure que l’on ressent, lors qu’on voit augmenter l’eccellence de son estre et que l’on rend plus intelligent un estre intelligent.

Le second c’est une certeine curiosité naturelle que l’on dit que |touts|les homes ont par tout et qui n’a jamais esté si raisonable que dans ce siecle cy[.] nous entendons dire touts les jours que les bornes de |s| nos conoissances des homes viennent d’estre infiniment reculées que les scavans sont etonés de se trouver si savans et que la grandeur des succes les a fait quelque fois doutter de la verité des succés pouvons [f. 6v] quoy nous ne prendrons |nous| aucune part à ces bonnes nouvelles [?] Nous scavons |en general| que l’esprit humain est allé très loin ne voulons |ne scacho verrons| nous pas [mot biffé non déchiffré] jusques ou il est allé a esté le chemin qu’il a fait le chemin qu’il peut faire lui reste a faire les conoissances qu’il se flatte celles qu’il embitione celles qu’il desespere d’acquerir

Un troisieme motif qui doit nous encourager aux sciances c’est l’esperance |bien fondée| d’y reussir[.] ce qui rend les decouvertes de ce siecle cy admirables ce ne sont pas des verites simples qu’on a trouvées mais des methodes pour les decouvrir trouver ce n’est pas une pierre de l’edifice mais les instrumens et les machines pour le batir tout entier.

[f. 7r] Un home se vente d’avoir de l’or un autre se vente d’e|n| scavoir le faire certeinement le veritable riche seroit celui qui scauroit faire de l’or.

Un quatrième motif c’est notre propre bonheur[.] l’amour de l’etude est presque |en nous| la seule passion æternelle touttes les autres nous quittent a mesure que cette miserable machine qui nous les donne s’approche de sa ruine.

L’ardente et impetueuse jeunesse qui vole de plaisirs en plaisirs peut quelque fois nous en |les| donner de purs parce qu’avant d’avoir eu le tem que nous ayons eu le temps de sentir les peines [f. 7v] de l’un elle nous fait joüir de l’autre mais dans l’age qui la suit les sens peuvent quelque fois nous offrir des voluptes mais |presque| jamais des plaisirs.

C’est pour lors que nous sentons que notre ame est la principalle partie de nous meme et come si la cheine qui l’attache aux sens estoit rompuë ches elle seule sont les sont les p[l]aisirs mais chaquuns |touts| independans.

Que si dans

|Que| si dans ce temps nous ne donnons point a notre ame des occupations qui lui conviennent cette ame faitte pour estre occupée et qui ne l’est point tombe dans un ennuy qui semble nous mener a l’aneantissement [f. 8r] que |et| si revoltés contre la nature nous nous obstinons a chercher des plaisirs qui ne sont point faits pour nous ils semblent nous fuir a mesure que nous en approchons.

Une jeunesse folatre triomphe de son bonheur et nous insulte sans cesse come elle sent touts ses advantages elle nous les fait sentir dans les assemblées les plus vives toutte la joye est pour elle et pour nous les regrets.

L’etude nous guerit de ces inconvenients et les plaisirs qu’elle nous donne ne nous advertissent point que nous vieillissons.

[f. 8v] Faisons nous |donc| |Il faut se faire| un bonheur qui nous suive dans touts les ages[.] la vie est si courte que l’on doit conter pour rien une foelicité qui ne dure pas autant que nous.

La vieillesse oisive est la seule qui soit a charge[.] en elle meme elle ne l’est point car si elle nous dégrade dans un certein monde elle nous accreditte dans un autre

Ce n’est point le vieillart qui est insuportable c’est l’home; c’est l’home qui s’est mis dans la necessité de perir d’ennuy ou d’aller de societés en societés ralentir touts les plaisirs(1).

[f. 9r] Un autre motif qui doit nous engager a nous appliquer a l’estude c’est l’utilité que peut en retirer la societé dont nous faisons faisons partie[.] nous pouv|rr|ons joindre a tant de comodités que nous avons bien des comodités que nous n’avons pas encore[.] le commerce la navigation l’astronomie la geographie la medecine la phisique ont recu mille advantages des travaux de ceux qui nous ont precedés [.] n’est ce pas un beau dessein que de travailler a laisser apres [f. 9v] nous les homes plus heureux que nous ne l’avons esté?

Nous ne nous pleindrons point come un courtisan de Néron de l’injustice de touts les siecles envers ceux qui ont fait fleurir les sciences et les arts Miron qui fere hominum animas foerarumque ære deprehenderat non invoenit heredem notre siecle est bien peut estre aussi ingrat qu’un autre mais la posterité nous rendra justice, et payera les detes de la generation præsente.

[f. 10r] On pardonne au negotian riche par le retour de ses vaisseaux de rire de l’inutilité de celui qui l’a conduit come par la main dans des mers immenses [.] on consent qu’un guerrier orgueilleux chargé d’honneurs et de tittres meprise les Archimedes de nos jours qui ont mis son courage en oeuvre [.] les homes qui de dessein formé sont utiles a la société les gens qui l’aiment veulent bien estre traités [f. 10v] come s’ils lui estoint a charge.

Tout le monde

Apprés avoir parlé des sciences il nous reste a parler |nous dirons un mot| des belles lettres

Les livres de pur esprit come ceux de poesie et d’eloquence ont au moins des utilites generalles et ces sortes d’avantages sont souvent plus grands que des avantages particuliers.

Nous apprenons dans les livres de pur esprit l’art d’ecrire c’est a dire l’art de rendre nos idées de les exprimer noblement vivement avec [f. 11r] |force avec| grace avec ordre et avec cette varieté qui delasse l’esprit.

Il n’y a persone qui n’ait vu en sa vie des gens qui appliqués a leur art auroint pu le pousser tres loin, mais qui fautte d’education incapables egallement de rendre une idée et de la suivre perdoint tout l’adventage de leurs traveaux et de leurs talens.

Toutes| Les sciences se tiennent pour ainsi dire |se touchent les unes les autres| les belles-lettres tiennent aux sciences comme les sciences se tiennent entre elles car elles aboutissent toutes les [f. 11v] unes aux autres [f. 11r] les plus abstraites ont [un mot non déchiffré] coté quelque coté qui aboutit|ssents| a celles qui le sont moins+ et touttes ensemble et le corps entier des sciances tient aux belles-lettres tout}(2)

[f. 11v] Les sciences se touchent les unes les autres les plus abstraites aboutissent a celles qui le sont moins et le corps des sciences tient tout entier aux belles lettres

Or les sciences gagnent beaucoup a estre traitees d’une maniere ingenieuse et delicate c’est par la qu’on en otte la secheresse qu’on previent la lassitude et qu’on les met a la portée de touts les esprits

Si le pere Malbranche avoit esté un ecrivain moins enchanteur sa philosophie seroit restée dans le fonds d’un colege come dans un espece de |un espece de| monde souterrein.

[f. 12r] Il y a des cartesiens qui n’ont jamais lu que Les mondes de Mr de Fontenelle aussi c'est le livre le plus serieux que la plus part des gens puissent lire ils ont choisi ce livre et peut estre étoit ce le plus serieux qu'ils fussent en estat de lire+ cet ouvrage est plus utile qu’un ouvrage plus fort parce que c’est le plus serieux que la plus part des gens soient en estat de lire.+ Il ne faut pas juger de l’utilité d’un ouvrage par le stile que l’autheur a choisi. Souvent un autheur |>on| a dit gravement des choses pueriles souvent souvent il |on| a dit en badinant des verités tres serieuses

Mais independament de ces considerations un livre | qui recrée l’esprit des honettes gens n’est pas un ouvrage inutile| ne sont pas inutiles| [f. 12v] de pareilles lectures sont les amusemens des gens du monde les plus innocens |les plus innocens des gens du monde| puis qu’ils suppleent presque toujours au jeu aux debauches aux conversations medisentes aux projets et aux demarches de l’ambition.

 



(1) En marge, une note dont plusieurs mots ne peuvent être déchiffrés (ici signifiés par des points de suspension) : “de ces petites modes qu… qu’un… qui mortifient”.

(2) L’ensemble de ce paragraphe a été biffé.

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