Discours sur l’usage des glandes rénales

suivi de quatre résomptions

(1718)

 

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/VI/7

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 157-163. Il a été édité par Lorenzo Bianchi (Université L’Orientale, Naples), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici).

Nous reproduisons aussi quatre résomptions lues par Montesquieu le même jour.

 

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

 

Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

Premières publications : 1796 pour le Discours (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, p. 260-267 ; 1955 pour les résomptions (Montesquieu, Œuvres complètes, Nagel, t. III, p. 83-86, Xavier Védère éd.).

 

 

Discours prononcé à la conference publique de l’académie le 25. aoüt 1718. par Monsieur de Montesquieu

[f. 2r] Discours prononcé a la conference publique de l’academie le 25. aoüt 1718.

On a dit ingenieusement que les recherches anatomiques sont une hymne merveilleuse a la loüange du Createur.

C’est en vain que le libertin voudroit revoquer en doute une divinité qu’il craint, il est lui-même la plus forte preuve de son existence ; il ne peut faire la moindre attention sur sa machine, qui ne soit un argument invincible qui l’afflige

Hæret lateri lethalis arundo.

La plûpart des choses ne paroissent exträordinaires que parce qu’elles ne sont point connües ; le merveilleux tombe presque toujours a mesure qu’on s’en aproche ; on a pitié de soi-même ; on a honte d’avoir admiré : il n’en est pas de même de la machine du corps humain ; le philosophe s’étonne, et trouve l’immense grandeur de Dieu dans l’action d’un muscle comme dans le debroüillement du chäos.

Quand on etudie le corps humain ; qu’on se rend familieres les loix immuables qui s’observent dans ce petit empire ; qu’on considere ce nombre inombrable de parties, qui travaillent toutes pour le bien commun ; ces esprits animaux si imperieux, et si obeissans ; ces mouvemens si soumis, et quelquefois si libres ; cette volonté qui commande en reine, et qui obeït en esclave ; ces periodes si reglés ; cette machine si simple dans son action, et si composée dans ses ressorts ; cette reparation continuelle de force et de vie ; ce merveilleux de la reproduction et de la generation ; toujours de nouveaux secours a de nouveaux besoins : quelles grandes idées de sagesse et d’economie!

[f. 2v] Dans ce nombre prodigieux de parties, de veines, d’arteres, de vaisseaux limphatiques, de cartilages, de tendons, de muscles, de glandes, on ne sauroit croire qu’il y ait rien d’inutile : tout concourt pour le bien du sujet animé ; et s’il y a quelque partie dont nous ignorions l’usage, nous devons avec une noble inquietude chercher a le decouvrir.

C’est ce qui avoit porté l’academie a choisir pour sujet l’usage des glandes renales, ou capsules atrabilaires, et d’encourager les savans a travailler sur une matiere, qui malgré les recherches de tant d’auteurs, etoit encor toute neuve, et sembloit avoir eté jusques ici plutôt l’objet de leur desespoir, que de leurs connoissances.

Je ne ferai point ici une description exacte de ces glandes, a moins de dire ce que tant d’auteurs ont deja dit : tout le monde sait qu’elles sont placées un peu au-dessus des reïns entre les emulgentes, et les troncs de la veine cave et de la grande artere.

Si l’on veut voir des gens bien peu d’accord, on n’a qu’a lire les auteurs qui ont traité de leur usage : elles ont produit une diversité d’opinions qui est un argument presque certain de leur fausseté : dans cette confusion chacun avoit sa langue, et l’ouvrage resta imparfait.

Les premiers qui en ont parlé les ont faites d’une condition bien subalterne, et sans leur vouloir permettre aucun rôle dans le corps humain, ils ont cru qu’elles ne servoient qu’a apuyer differentes parties circonvoisines ; les uns ont pensé qu’elles avoient eté mises la pour soutenir le ventricule qui auroit trop porté sur les emulgentes : d’autres pour affermir le plexus nerveux qui les touche : prejugés echapés des anciens qui ignoroient l’usage des glandes.

[f. 3r] Car si elles ne servoient qu’a cet usage, a quoi bon cette structure admirable dont elles sont formées ? Ne suffiroit-il pas qu’elles fussent comme une espece de masse informe Rudis indigestaque moles ; seroit-ce comme dans l’architecture, ou l’art enrichit les pilastres mêmes et les colonnes ?

Gaspart Bartolin est le premier qui leur otant une fonction si basse, les a renduës plus dignes de l’attention des savans.

Il croit qu’une humeur qu’il apelle atrabile est conservée dans leurs cavités : pensée affligeante qui met dans nous-mêmes un principe de melancolie et semble faire des chagrins et de la tristesse une maladie habituelle de l’homme.

Il croit qu’il y a une communication de ces capsules aux reins, ausquels cette humeur atrabilaire sert pour le dilaïement des urine : mais comme il ne montra pas cette communication, on ne l’en crut point sur sa parole ; on jugea qu’il ne suffisoit pas d’en demontrer l’utilité, il faloit en prouver l’existence ; et que ce n’etoit pas assés de l’annoncer, il faloit encor la faire voir.

Il eut un fils illustre qui travaillant pour la gloire de sa famille, voulut soutenir un sistême que son pere avoit plutôt jetté qu’etabli, et le regardant comme son heritage, il s’attacha a le reparer.

Il crut que le sang sortant des capsules etoit conduit par la veine emulgente dans les reins : mais comme il sort des reins par la même veine, il y a la deux mouvemens contraires qui s’entr’empêchent : Bartolin pressé par la difficulté soutenoit que le mouvement du sang venant des reins pouvoit etre facilement surmonté par [f. 3v] cette humeur noire et grossiere qui coule des capsules : ces hipotêses et bien d’autres semblables ne peuvent etre tirées que des tristes debris de l’antiquité, et la saine phisique ne les avoüe plus.

Un certain Petruccio sembloit avoir aplani toute la difficulté : il dit avoir trouvé des valvules dans la veine des capsules, qui bouchent le passage de la glande dans la veine cave, et s'ouvrent du côté de la glande ; de maniere que la veine doit faire la fonction de l’artere, et l’artere faisant celle de la veine, porte le sang par l’artere emulgente dans les reins.

Il ne manquoit a cette belle decouverte qu’un peu de verité : l’Italien vit tout seul ces valvules singulieres, mille corps aussi tôt dissequés furent autant de temoins de son imposture : aussi ne joüit-il pas long tems des aplaudissemens, et il ne lui resta pas une seule plume.

Aprés cette chute, la cause des Bartolins parut plus desesperée que jamais : ainsi les laissant a l’ecart, je vais chercher quelques autres hipotêses.

Les uns  pretendirent que ces capsules ne pouvoient avoir d’autre usage que de recevoir les humidités qui suintent des grands vaisseaux, qui sont autour d’elles : d’autres que l’humeur qu’on y trouve, etoit la même que le suc lactée qui se distribuë par les glandes du mesentere.

D’autres  qu’il se formoit dans ces capsules un suc bilieux, qui etant porté dans le coeur, et se mêlant avec l’acide qui s’y trouve, excite la fermentation, principe du mouvement du coeur.

Voila ce qu’on avoit pensé sur les glandes renales, lorsque l’academie publia son programe, le mot fut donné par tout, la curiosité fut irritée, les savans sortis d’une espece de letargie, voulurent tenter encor, et prenant [f. 4r] tantôt des routes nouvelles, tantôt suivant les anciennes, ils chercherent la verité, peut-etre avec plus d’ardeur que d’esperance.

Plusieurs d’entr’eux n’ont eu d’autre merite que celui d’avoir senti une noble emulation : d’autres plus feconds n’ont pas eté plus heureux : mais ces efforts impuissans, sont plutôt une preuve de l’obscurité de la matiere, que de la sterilité de ceux qui l’ont traitée.

Je ne parlerai point de ceux dont les dissertations arrivées trop tard, n’ont pu entrer en concours : l’academie qui leur avoit imposé des loix, qui se les etoit imposées a elle-même, n’a pas cru devoir les violer : quand ces ouvrages seroient meilleurs, ce ne seroit pas la premiere fois que la forme toujours inflexible et severe, auroit prevalu sur le merite du fonds.

Nous avons trouvé un auteur qui admet deux especes de bile, l’une grossiere qui se separe dans le foye, l’autre plus subtile qui se separe dans les reins avec l’aide du ferment qui coule des capsules par des conduits que nous ignorons, et que nous sommes mêmes menacés d’ignorer toujours : mais comme l’academie veut etre eclaircie et non pas decouragée, elle ne s’arrête point a ce sistême.

Un autre a cru que ces glandes servoient a filtrer cette limphe epaissie, ou cette graisse qui est autour des reins, pour etre ensuite versée dans le sang.

Un autre nous decrit deux petits canaux qui portent les liqueurs de la cavité de la capsule dans la veine qui lui est propre : cette humeur que bien des experiences font juger alkaline, sert selon lui a donner de la fluidité au sang qui revient des reins, aprés s’etre separé de la serosité qui compose l’urine.

[f. 4v] Cet auteur n’a que de trop bons garans de ce qu’il avance : Sylvius, Manget, et d’autres avoient eu cette opinion avant lui. L’academie qui ne sauroit souffrir les doubles emplois, qui veut toujours du nouveau, qui est comme un avare, qui par l’avidité qu’il a d’acquerir toujours de nouvelles richesses, semble compter pour rien celles qui sont deja acquises, n’a point couronné ce sistême.

Un autre qui a assez heureusement donné la difference qu’il y a entre les glandes conglobées et les conglomerées, a mis celles-ci au rang des conglobées : il croit qu’elles ne sont qu’une continuité de vaisseaux, dans lesquels comme dans des filieres le sang se subtilise ; c’est un peloton formé par les rameaux de deux vaisseaux limphatiques, l’un deferent, et l’autre referent : il juge que c’est le deferent qui porte la liqueur, et non pas l’artere, parce qu’il l’a vû beaucoup plus gros : cette liqueur est reprise par le referent, qui la porte au canal torachique, et la rend a la circulation generale : dans ces glandes et dans toutes les conglobées il n’y a point de canal excretoire, car il ne s’agit pas ici de separer des liqueurs, mais seulement de les subtiliser.

Ce sistême par une aparence de vrai qui seduit d’abord, a attiré l’attention de la compagnie, mais il n’a pu la soutenir : quelques membres ont proposé des objections si fortes, qu’ils ont detruit l’ouvrage, et n’y ont pas laissé pierre sur pierre : j’en raporterai ici quelques-unes, et quant aux autres, je laisserai a ceux qui me font l’honneur de m’entendre, le plaisir de les trouver eux-mêmes.

Il y a dans les capsules une cavité : mais bien loin de servir a subtiliser la liqueur, elle est au contraire tres propre a l’épaissir, et a en retarder le mouvement. Il y a dans ces cavités un sang noiratre et epais ; [f. 5r] ce n’est donc point de la limphe, ni une liqueur subtilisée : il y a d’ailleurs de tres grands embarras a faire passer la liqueur du deferent dans la cavité, et de la cavité dans le referent : de dire que cette cavité est une espece de coeur, qui sert a faire fermenter la liqueur, et la foüetter dans le vaisseau referent, cela est avancé sans preuve, et on n’a jamais remarqué de battement dans ces parties plus que dans les reins.

On voit par tout ceci que l’academie n’aura pas la satisfaction de donner son prix cette année, et que ce jour n’est point pour elle aussi solennel qu’elle l’avoit esperé : voila ce qui s’apelle un refait : par les experiences et les dissections qu’elle a fait faire sous ses yeux, elle a connu la difficulté dans toute son etenduë, et elle a apris a ne point s’etonner de voir que son objet n’ait pas eté rempli ; le hazard fera peut-etre quelque jour ce que tous ses soins n’ont pû faire. Ceux qui font profession de chercher la verité ne sont pas moins sujets que les autres aux caprices de la fortune ; peut-etre que ce qui a couté aujourd’hui tant de sueurs inutiles, ne tiendra pas contre les premieres réflexions d’un auteur plus heureux : Archimede trouva dans les delices d’un bain le fameux probleme que ces longues meditations avoient mille fois manqué ; la verité semble quelquefois courir au-devant de celui qui la cherche ; souvent il n’y a point d’intervalle entre le desir, l’espoir, et la joüissance : les poëtes nous disent que Pallas sortit sans douleur de la tête de Jupiter, pour nous faire sentir sans doute que les productions de l’esprit ne sont pas toutes laborieuses.

 

[f. 5v] Resomption de la dissertation de Mr. de Caupos, sur les taches des enfans, apellées envies

L’imagination agit sans cesse sur nous, tantôt elle nous joüe, tantôt elle nous tirannise.

Mais l’on peut dire avec raison que l’empire de la credulité n’est pas moins universel que le sien.

Ce qu’on nous dit de ces envies ou de ces taches que l’imagination des meres produit, toujours semblables aux objets dont elles sont frapées, est-il croyable ? Ne guerira-t’on jamais de cette erreur populaire ? Faut-il mettre les femmes dans cette necessité de ne rien desirer, ou de satisfaire tous leurs desirs ?

En effet le peuple n’est-il pas etrange ? Il se fait des prejugés, et il pretend que le philosophe les lui explique, qu’il entre en part du ridicule avec lui, en s’exerçant a chercher la cause d’un effet qui n’est point, et qui ne sauroit etre.

Veut-on que vous ayez recours aux idées seminales pour expliquer tant d’etranges simpaties, et qu’avec le docte Etmuller vous alliés vous jetter dans l’inconcevable mistere de l’esprit influant et de l’esprit implanté ? Non, Monsieur, vous avés pris un meilleur parti, en soulageant la philosophie des erreurs populaires, c’est autant d’affaires de moins que vous aurés sur les bras.

Laissés donc a l’imagination ses droits legitimes, mais retranchés-lui ceux qu’on usurpe pour elle, et tandis que le peuple s’amusera a raconter des histoires qu’il croit uniquement pour avoir le plaisir de s’etonner, marqués-nous precisément jusqu’a quel point nous devons douter, et quelles sont les bornes de la foi humaine.

 

[f. 6r] Resomption de l’observation de Monsieur Doazan, sur un enfant né sans cerveau

Un membre de cette compagnie a mis en question si l’on pouvoit vivre sans respirer ; selon vous, Monsieur, on peut bien se passer de cerveau.

Si ce qu’on nous dit de quelques gens dont le coeur dur et calleux ne pouvoit plus faire ses battemens, etoit vrai, ou en serions-nous ?

De pareilles observations derangent plus de sistêmes que les philosophes n’en sauroient faire en un siecle.

Le pere Malbranche a seché trente ans pour nous faire comprendre l’harmonie des idées, et des traces qui produisent l’imagination et la memoire : mais ce beau sistême tombe en ruine devant votre observation.

Il faut recommencer a expliquer tout ce qui a du raport a l’union de l’ame et du corps, et aux facultés relatives de ces deux substances.

Il faut regarder le cerveau comme une vile glande uniquement occupée à separer quelques serosités.

Cependant, monsieur, voyés quelles gens ce sont que les philosophes ; quoique vous veniés ravager nos terres, vous nous voyés tous prêts a vous remercier, et a vous rendre graces du desordre même que vous y faites.

 

[f. 6v] Resomption de la dissertation de monsieur de Sarrau, sur les coquillages de Ste Croix-du-Mont

La matiere que vous avés si bien traitée, monsieur, est bien propre a exercer les savans ; que ce soit des fossiles, que ce soit de veritables huitres, on trouve des difficultés par tout.

Il n’y a rien de plus fort que les raisons que vous allegués en faveur de votre opinion, et vous vous gardés bien de faire comme ceux qui, au lieu d’envisager dans le deluge la colere de Dieu sur les hommes, s’en servent seulement pour expliquer ces sortes d’effets.

Au reste, monsieur, on n’est point en droit de vous demander ici des demonstrations ; c’est assés dans une matiere si obscure d’avoir de si heureuses vraisemblances. La doctrine des opinions probables n’est pas moins reçuë parmi les philosophes que parmi les theologiens : si elle porte une douce paix dans le coeur au gré des uns, elle met en repos l’esprit des autres ; quand on ne peut pas bien s’assûrer de la verité, il est bon d’avoir quelque chose qui lui ressemble.

 

[f. 7r] Resomption de l’observation de monsieur l’abé Belet, sur la fleur de la vigne

Monsieur

La compagnie accoutumée a vous voir traiter des sujets d’érudition, vous voit aujourd'hui avec plaisir et phisicien et observateur : ne croyés pas cependant avoir rien perdu par ce changement auprés des muses ; c’est une ancienne injustice des poëtes de vouloir s’emparer de ces divinités, et les occuper toutes a leur inspirer quelques vers, et a leur dicter quelque histoire, sans se soucier des philosophes, qu’ils regardent comme incapables d’aprendre d’elles l’art de plaire.

On peut comparer la vigne dans cette province-cy, a cette matiere avec laquelle les alchimistes se vantent de faire de l’or ; cette matiere que tout le monde voit, que tout le monde touche, que tout le monde foule a ses pieds, qui est au pauvre comme au riche, et que pourtant personne ne connoit. Vous nous avés fait voir, monsieur, que les choses les plus communes ont des secrets pour le peuple, qui ne se decouvrent qu’aux observateurs exacts comme vous.

 

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