Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences

(1725)

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 1914/II

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 489-502. Il a été édité par Sheila Mason (University of Birmingham), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici)

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

Copie autographe (il existe un autre manuscrit, copié par Lamontaigne sur celui-ci : ms 828/VI/9).

Première publication : 1796 (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 298-304).

 

 

Dissertation
Ouverture de l’academie
Sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciances en l’année 1725
au mois de 9re

 

La |1| grande difference qu’il y a entre les grandes nations et les peuples sauvages c’est que celles cy se sont appliquées aux arts et aux sciences et que les autres les ont absolument négligés.

C’est peut estre aux connoissances qu’elles donnent que la plus part des nations doivent leur existance.

Si nous avions les moeurs des sauvages de l’Amerique deux ou trois nations de l’Europe auroint bien tost mangé toutes les autres.

Et peut estre que quelque peuple [f. 2v] conquerant de notre monde se venteroit come les Iroquois d’avoir mangé soixante et dix nations.

Mais sans parler des peuples sauvages si un Decartes estoit venu au Mexique ou au Pérou cent ans avant Cortes et Pisarre et qu’il eut apris a ces peuples que les homes composes come ils sont ne peuvent pas estre immortels que les ressorts de leur machine s’usent come ceux de touttes les machines que les effets de la nature ne sont qu’une suitte des loix et des comunications des mouvemens Cortes avec une poignée de gens n’auroit jamais detruit l’empire du [f. 3r] Mexique ny Pisarre celui du Perou.

Qui diroit que cette destruction la plus grande dont l’histoire ait jamais parlé n’ait esté qu’un simple effet de l’ignorance d’un principe de philosophie [?] Cela est pourtant vray et je vay le prouver.

Les Mexicains n’avoint point d’armes a feu mais ils avoint des arcs et des fleches c’est a dire ils avoint les armes des grecs et des romains.

Ils n’avoint point de fer, mais ils avoint des pierres à fusil qui coupoint come du fer et qu’ils mettoint au bout de leurs armes[.] ils avoint meme une chose eccellente pour l’art militaire c’est qu’ils faisoint leurs rangs fort serres [f. 3v] et si tost qu’un soldat estoit tué il estoit soudein remplacé par un autre.

Ils avoint une noblesse genereuse et intrepide et qui estoit elevée sur les principes de celle d’Europe qui envie le destin de ceux qui meurent pour la gloire.

D’ailleurs la vaste étendüe de l’empire donnoit aux mexicains mille moyens de detruire les etrangers supposé qu’ils ne pussent pas les veincre.

Les Peruviens avoint les memes avantages [f. 4r] et meme par tout ou ils se deffendirent par tout ou ils combatirent ils le firent avec succés[.] les Espagnols penserent mesme estre exterminés par de petits peuples qui eurent la resolution de se deffendre.

D’ou vient donc qu’ils furent si facillement detruits [?] C’est que tout ce qui leur paroissoit nouveau un home barbu un cheval une arme a feu estoit pour eux l’effet d’une puissance invisible a laquelle ils se jugoint incapables de resister.

[f. 4v] Le courage ne manqua jamais aux Americains mais seulement l’esperance du succés.

Ainsi un mauvais principe de philosophie[,] l’ignorance d’une cause phisique engourdit dans un moment touttes les forces de deux grands empires.

Parmi nous l’invention de la poudre donna un si mediocre adventage a la nation qui s’en servit la premiere qu’il n’est pas [f. 5r] encore decidé laquelle eut le premier adventage.

L’invention des lunettes d’approche ne servit qu’une seule fois aux Holendois.

Nous avons apris a ne considerer dans touts ces effets qu’un pur mechanisme et par la il n’y a point d’artifice que nous ne soyons en estat d’eluder par un artifice.

Les sciences sont donc utilles [f. 5v] en ce qu’elles guerissent les peuples des prejuges destructifs, mais come nous pouvons esperer qu’une nation qui les a une fois cultivées les cultivera toujours asses pour ne pas tomber dans le degré de grossiereté et d’ignorance qui peut causer sa ruine nous allons parler des autres motifs qui doivent nous engager a nous y appliquer.

[f. 6r] Le premier c’est la satisfaction interieure que l’on ressent, lors qu’on voit augmenter l’eccellence de son estre et que l’on rend plus intelligent un estre intelligent.

Le second c’est une certeine curiosité naturelle que l’on dit que |touts|les homes ont par tout et qui n’a jamais esté si raisonable que dans ce siecle cy[.] nous entendons dire touts les jours que les bornes de |s| nos conoissances des homes viennent d’estre infiniment reculées que les scavans sont etonés de se trouver si savans et que la grandeur des succes les a fait quelque fois doutter de la verité des succés pouvons [f. 6v] quoy nous ne prendrons |nous| aucune part à ces bonnes nouvelles [?] Nous scavons |en general| que l’esprit humain est allé très loin ne voulons |ne scacho verrons| nous pas [mot biffé non déchiffré] jusques ou il est allé a esté le chemin qu’il a fait le chemin qu’il peut faire lui reste a faire les conoissances qu’il se flatte celles qu’il embitione celles qu’il desespere d’acquerir

Un troisieme motif qui doit nous encourager aux sciances c’est l’esperance |bien fondée| d’y reussir[.] ce qui rend les decouvertes de ce siecle cy admirables ce ne sont pas des verites simples qu’on a trouvées mais des methodes pour les decouvrir trouver ce n’est pas une pierre de l’edifice mais les instrumens et les machines pour le batir tout entier.

[f. 7r] Un home se vente d’avoir de l’or un autre se vente d’e|n| scavoir le faire certeinement le veritable riche seroit celui qui scauroit faire de l’or.

Un quatrième motif c’est notre propre bonheur[.] l’amour de l’etude est presque |en nous| la seule passion æternelle touttes les autres nous quittent a mesure que cette miserable machine qui nous les donne s’approche de sa ruine.

L’ardente et impetueuse jeunesse qui vole de plaisirs en plaisirs peut quelque fois nous en |les| donner de purs parce qu’avant d’avoir eu le tem que nous ayons eu le temps de sentir les peines [f. 7v] de l’un elle nous fait joüir de l’autre mais dans l’age qui la suit les sens peuvent quelque fois nous offrir des voluptes mais |presque| jamais des plaisirs.

C’est pour lors que nous sentons que notre ame est la principalle partie de nous meme et come si la cheine qui l’attache aux sens estoit rompuë ches elle seule sont les sont les p[l]aisirs mais chaquuns |touts| independans.

Que si dans

|Que| si dans ce temps nous ne donnons point a notre ame des occupations qui lui conviennent cette ame faitte pour estre occupée et qui ne l’est point tombe dans un ennuy qui semble nous mener a l’aneantissement [f. 8r] que |et| si revoltés contre la nature nous nous obstinons a chercher des plaisirs qui ne sont point faits pour nous ils semblent nous fuir a mesure que nous en approchons.

Une jeunesse folatre triomphe de son bonheur et nous insulte sans cesse come elle sent touts ses advantages elle nous les fait sentir dans les assemblées les plus vives toutte la joye est pour elle et pour nous les regrets.

L’etude nous guerit de ces inconvenients et les plaisirs qu’elle nous donne ne nous advertissent point que nous vieillissons.

[f. 8v] Faisons nous |donc| |Il faut se faire| un bonheur qui nous suive dans touts les ages[.] la vie est si courte que l’on doit conter pour rien une foelicité qui ne dure pas autant que nous.

La vieillesse oisive est la seule qui soit a charge[.] en elle meme elle ne l’est point car si elle nous dégrade dans un certein monde elle nous accreditte dans un autre

Ce n’est point le vieillart qui est insuportable c’est l’home; c’est l’home qui s’est mis dans la necessité de perir d’ennuy ou d’aller de societés en societés ralentir touts les plaisirs(1).

[f. 9r] Un autre motif qui doit nous engager a nous appliquer a l’estude c’est l’utilité que peut en retirer la societé dont nous faisons faisons partie[.] nous pouv|rr|ons joindre a tant de comodités que nous avons bien des comodités que nous n’avons pas encore[.] le commerce la navigation l’astronomie la geographie la medecine la phisique ont recu mille advantages des travaux de ceux qui nous ont precedés [.] n’est ce pas un beau dessein que de travailler a laisser apres [f. 9v] nous les homes plus heureux que nous ne l’avons esté?

Nous ne nous pleindrons point come un courtisan de Néron de l’injustice de touts les siecles envers ceux qui ont fait fleurir les sciences et les arts Miron qui fere hominum animas foerarumque ære deprehenderat non invoenit heredem notre siecle est bien peut estre aussi ingrat qu’un autre mais la posterité nous rendra justice, et payera les detes de la generation præsente.

[f. 10r] On pardonne au negotian riche par le retour de ses vaisseaux de rire de l’inutilité de celui qui l’a conduit come par la main dans des mers immenses [.] on consent qu’un guerrier orgueilleux chargé d’honneurs et de tittres meprise les Archimedes de nos jours qui ont mis son courage en oeuvre [.] les homes qui de dessein formé sont utiles a la société les gens qui l’aiment veulent bien estre traités [f. 10v] come s’ils lui estoint a charge.

Tout le monde

Apprés avoir parlé des sciences il nous reste a parler |nous dirons un mot| des belles lettres

Les livres de pur esprit come ceux de poesie et d’eloquence ont au moins des utilites generalles et ces sortes d’avantages sont souvent plus grands que des avantages particuliers.

Nous apprenons dans les livres de pur esprit l’art d’ecrire c’est a dire l’art de rendre nos idées de les exprimer noblement vivement avec [f. 11r] |force avec| grace avec ordre et avec cette varieté qui delasse l’esprit.

Il n’y a persone qui n’ait vu en sa vie des gens qui appliqués a leur art auroint pu le pousser tres loin, mais qui fautte d’education incapables egallement de rendre une idée et de la suivre perdoint tout l’adventage de leurs traveaux et de leurs talens.

Toutes| Les sciences se tiennent pour ainsi dire |se touchent les unes les autres| les belles-lettres tiennent aux sciences comme les sciences se tiennent entre elles car elles aboutissent toutes les [f. 11v] unes aux autres [f. 11r] les plus abstraites ont [un mot non déchiffré] coté quelque coté qui aboutit|ssents| a celles qui le sont moins+ et touttes ensemble et le corps entier des sciances tient aux belles-lettres tout}(2)

[f. 11v] Les sciences se touchent les unes les autres les plus abstraites aboutissent a celles qui le sont moins et le corps des sciences tient tout entier aux belles lettres

Or les sciences gagnent beaucoup a estre traitees d’une maniere ingenieuse et delicate c’est par la qu’on en otte la secheresse qu’on previent la lassitude et qu’on les met a la portée de touts les esprits

Si le pere Malbranche avoit esté un ecrivain moins enchanteur sa philosophie seroit restée dans le fonds d’un colege come dans un espece de |un espece de| monde souterrein.

[f. 12r] Il y a des cartesiens qui n’ont jamais lu que Les mondes de Mr de Fontenelle aussi c'est le livre le plus serieux que la plus part des gens puissent lire ils ont choisi ce livre et peut estre étoit ce le plus serieux qu'ils fussent en estat de lire+ cet ouvrage est plus utile qu’un ouvrage plus fort parce que c’est le plus serieux que la plus part des gens soient en estat de lire.+ Il ne faut pas juger de l’utilité d’un ouvrage par le stile que l’autheur a choisi. Souvent un autheur |>on| a dit gravement des choses pueriles souvent souvent il |on| a dit en badinant des verités tres serieuses

Mais independament de ces considerations un livre | qui recrée l’esprit des honettes gens n’est pas un ouvrage inutile| ne sont pas inutiles| [f. 12v] de pareilles lectures sont les amusemens des gens du monde les plus innocens |les plus innocens des gens du monde| puis qu’ils suppleent presque toujours au jeu aux debauches aux conversations medisentes aux projets et aux demarches de l’ambition.

 



(1) En marge, une note dont plusieurs mots ne peuvent être déchiffrés (ici signifiés par des points de suspension) : “de ces petites modes qu… qu’un… qui mortifient”.

(2) L’ensemble de ce paragraphe a été biffé.

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