Discours sur la cause de l’écho

suivi de deux résomptions

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/III/2

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 147-156. Il a été édité par Pierre Rétat (université de Lyon 2)  ; Alberto Postigliola (Université L’Orientale, Naples) en a fourni l’introduction et l’annotation (non reproduites ici)

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste  ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

Premières publications : 1796 pour le Discours (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 245-248)  ; 1821 pour la résomption du mémoire de Cardoze (J.-F. Laterrade, Flore bordelaise, Bordeaux, art. « Fritillaria », p. 197  ; 1955 pour celle du mémoire de Doazan (Montesquieu, Œuvres complètes, Nagel, t. III, p. 74-75, Xavier Védère éd.).

 

Discours prononcé a l’academie le 1er may 1718

par Monsieur le president de Montesquieu.

1o Le jour de la naissance d’Auguste il naquit un laurier dans le palais, des branches duquel on couronnoit ceux qui avoient merité l’honneur du triomphe.

Il est né, Messieurs, des lauriers avec cette academie, et elle s’en sert pour faire des couronnes aux sçavans ; il n’est point de climat si reculé d’ou l’on ne brigue ses suffrages ; depositaire de la reputation, dispensatrice de la gloire, elle trouve du plaisir a consoler les philosophes de leurs veilles,  et les vanger  pour ainsi dire de l’injustice de leur siecle, et de la jalousie des petits esprits.

Les dieux de la fable dispensoient differemment leurs faveurs aux mortels, ils accordoient aux ames vulgaires une longue vie ; des plaisirs ; des richesses ; les pluïes et les rosées etoient les recompenses des enfans de la terre ; mais aux ames plus grandes et plus belles, ils reservoient la gloire, comme le seul present digne d’elles.

[f. 2v] C’est pour cette gloire que tant de beaux genies ont travaillé, et c’est pour vaincre, et vaincre par l’esprit, cette partie de nous mêmes la plus celeste et la plus divine.

Qu’un triomphe si personel a de quoi flater ? On a  vû des grands hommes  uniquement touchez des succez qu’ils devoient  a leur vertu , regarder comme etrangeres toutes les faveurs de la fortune. On en a vû tous couverts des lauriers de Mars, jaloux de ceux d’Apollon, disputer la gloire d’un poëte et d’un orateur.

Tantus amor laudum, tantæ est victoria curæ Virg. Georg. 3.

Lorsque ce grand cardinal a qui une illustre academie doit son institution , eut vû l’autorité royale affermie, les ennemis de la France consternez, et les sujets du roi rentrez dans l’obeissance, qui n’eut pensé que ce grand homme etoit content de lui-même ? Non ; pendant qu’il etoit au plus haut point de sa fortune, il y avoit dans Paris, au fond d’un cabinet obscur un rival secret de sa gloire ; il trouva dans Corneille un nouveau rebelle qu’il ne put soumettre ; c’etoit assez qu’il eut a soutenir la superiorité d’un autre genie, et il n’en falut pas davantage pour [f. 3r] lui faire perdre le goût d’un grand ministere, qui devoit faire l’admiration des siecles a venir .

Quelle doit donc  etre, Messieurs, la satisfaction  de celui, qui, vainqueur de tous ses rivaux se trouve aujourd’hui couronné par vos mains ?

Le sujet proposé etoit plus difficile a traiter qu’il ne paroit d’abord: c’est en vain qu’on pretendroit reussir dans l’explication de l’echo, c’est-a-dire du son reflechi, si l’on n’a une parfaite connoissance du son direct: c’est encor en vain que l’on iroit chercher du secours chez les anciens aussi malheureux sans doute dans leurs hipotêses, que les poëtes dans leurs fictions, qui attribuêrent l’effet de l’echo aux malheurs d’une nimphe causeuse , que Junon irritée changea en voix pour avoir amusé sa jalousie, et par la longueur de ses contes (artifice de tous les temps) l’avoir empechée de surprendre Jupiter dans les bras de ses maitresses.

Tous les philosophes conviennent generalement que la cause de l’echo doit etre attribuée a la reflexion des sons, ou de cet air, qui frapé par le corps sonore, va ebranler l’organe de l’ouïe. [f. 3v] Mais s’ils conviennent en ce point, on peut dire qu’ils ne vont pas long tems de compagnie, que les détails gâtent tout et qu’ils s’accordent bien moins dans les choses qu’ils entendent, que dans celles qu’ils n’entendent pas.

Et premierement si cherchant la nature du son direct, on leur demande de quelle maniere l’air est poussé par le corps sonore ? les uns diront que c’est par un mouvement d’ondulation, et ne manqueront pas d’alleguer l’analogie de ces ondes avec celles qui sont produites dans l’eau par une pierre qu’on y jette : mais les autres a qui cette comparaison paroit suspecte, commenceront dés ce moment a faire secte a part ; et on les feroit plutôt renoncer au titre de philosophe que de leur faire passer l’existence de ces ondes dans un corps fluide  tel qu’est l’air, qui ne fait point comme l’eau  une surface plane étendue sur un fond ; sans compter que dans ce sisteme on devroit, disent-ils, entendre plusieurs fois le même coup de cloche, puisque la même impression forme plusieurs cercles et plusieurs ondulations.

Ils aiment donc mieux admettre des rayons directs qui vont, sans se detourner de la bouche de celui qui parle a l’oreille de celui qui entend ; il suffit que l’air [f. 4r] soit pressé par le ressort du corps sonore, pour que cette action se communique .

Que si considerant le son par raport a la vitesse, on demande a tous ces philosophes, pourquoi il va toujours egalement vite, soit qu’il soit grand, soit qu’il soit foible ; et pourquoi un canon qui est a 171 toises de nous, demeurant une seconde a se faire entendre, tout autre bruit quelque foible qu’il soit ne va pas moins vite ? on trouvera le moyen de se faire respecter, et on les obligera, ou a avouer qu’ils en ignorent la raison, ou du moins on les reduira a entrer dans de grands raisonnemens, ce qui est precisement la même chose.

Que si l’on entre plus avant en matiere, et qu’on vienne a les interroger sur la cause de l’echo,  la cohuë repondra tout d’abord  que la reflection suffit , et on verra d’un autre côté un seul homme qui repond qu’elle ne suffit pas: peut-etre goutera-t-on ses raisons, sur tout si on peut se defaire de ce prejugé, un contre tous.

Or de ceux qui n’admettent que la reflection seule, les uns diront que toutes sortes de reflections [f. 4v] produisent des echos, et en admettront autant que de sons reflechis ; les murailles d’une chambre, disent-ils, feroient entendre un echo, si elles n’etoient trop proches de nous, et ne nous envoyoient le son reflechi dans le même instant que notre oreille est frapé par le son direct ; selon eux tout est rempli d’echos, Jovis omnis plena  ; vous diriez que comme Heraclite  ils admettent un concert et une harmonie dans l’univers qu’une longue habitude nous derobe ; d’autant mieux que, la reflection etant souvent dirigée vers des lieux différens de celui ou se produit le son, parce qu’elle se fait toujours par un angle egal a celui d’incidence, il arrive souvent que l’echo ne rend point les sons a celui qui les envoye ; cette nimphe ne repond pas toujours  a ceux qui lui parlent  ; il y a des occasions ou sa voix est meconnuë de ceux même qui l’entendent ; ce qui pourroit peut-etre servir a faire cesser bien du merveilleux, et a rendre raison de ces voix entenduës en l’air, que Rome, cette ville des sept montagnes, mettoit si souvent au nombre des prodiges.

Visi etiam audire vocem ingentem ex summi cacuminis loco Tit. Liv. 1.1.

[f. 5r] Spreta vox de cœlo emissa Id. 1.5.

Templo sospitæ Junonis ingentem strepitum exortum. Id. 1.31.

Silentio proximæ noctis ex sylvâ arsia ingentem editam vocem. Id. 1.2.

Vocesque feruntur

Auditi sanctis et verba minantia lucis. Ovid.

Mais les autres qui ne croient pas la nature si liberale, veulent des lieux et des situations particulieres, ce qui fait qu’ils varient infiniment et dans la disposition de ces lieux, et dans la maniere dont se font les reflections a cet egard.

Avec tout ceci on n’est pas fort avancé dans la connoissance de la cause de l’echo: mais enfin un philosophe est venu , qui ayant etudié la nature dans sa simplicité, a eté plus loin que les autres: les decouvertes admirables de nos jours fur la dioptrique et la catoptrique ont eté comme le fil d’Ariane qui l’ont conduit dans l’explication de ce phenomene des sons: chose admirable ! il y a une image des sons comme il y a une image des objets aperçus : cette image est formée par la réunion des rayons sonores ; comme dans l’optique ; l’image est [f. 5v] formée par la reünion des rayons visuels : on jugera sans doute par la lecture qui va se faire que l’Academie n’a pû se refuser a l’auteur de cette decouverte, et qu’il merite de joüir de ses suffrages, et de la liberalité du protecteur.

Cependant je ne puis passer ici une difficulté commune a tous les sistêmes, et qui dans la satisfaction ou nous etions d’avoir contribué a donner quelque jour a un endroit des plus obscurs de la phisique, n’a pas laissé que de nous humilier. On comprend aisement que l’air qui a deja produit un son, rencontrant un rocher un peu eloigné, est reflechi vers celui qui parle, et reproduit un nouveau son, ou un echo : mais d’ou vient que l’echo repete precisément la même parole, et du même ton qu’elle a eté prononcée ? comment n’est-il pas tantôt plus aigu tantôt plus grave ? comment la surface raboteuse des rochers ou autres corps reflechisasns ne change-t-elle rien au mouvement, que l’air a deja reçu pour produire le son direct ? je sens la difficulté, et plus encore mon impuissance de la resoudre.

 

[f. 6r] 2o Resomption sur l’observation de Monsieur  Cardose touchant le  frittillaria aquitanica.

On a sujet de s’etonner qu’il y ait si peu de phisiciens, puisque pour le devenir, il semble qu’il ne faille que des yeux.

Par exemple on a rempli les devoirs d’un bon botaniste, lorsqu’on a rassemblé ce que la nature a repandu dans les campagnes, et qu’on a sçu distinguer ce que le vulgaire laisse confondu parmi les gazons.

Nous voyons Mr avec plaisir votre frittillaria aquitanica ; la rareté de cette plante dans le païs même dont elle porte le nom, nous a fait penser qu’elle avoit eté tres negligée, et qu’elle avoit besoin de vous pour acquerir quelque reputation. Vous la cherchiez depuis long tems, elle vous manquoit, et il sembloit que vous vous trouvassiez dans une espece d’indigence: il ne faut pas grand chose pour faire la fortune d’un philosophe ; les richesses qu’il cherche sont peu enviées, grace au mauvais goût des hommes, qui n’en connoissent pas le prix.

 

[f. 6v] 3o Resomption sur une observation de Monsieur  Doasan.

La plûpart des insectes passent l’hiver sans nourriture et dans une espece d’engourdissement, ce qui me semble assez difficile à expliquer: car, ou les liqueurs circulent dans les vaisseaux pendant ce tems-la, ou non ; si elles circulent, il faut qu’elles se separent, etant impossible qu’elles soient si long tems en mouvement sans se dissiper: mais si elles ne circulent pas, la corruption est inevitable.

Ce qu’il y a de singulier dans votre observation, Mr, c’est que cet insecte a toujours paru animé, et a poussé une vie languissante beaucoup plus loin que vous n’aviez sujet d’attendre, quoique vous n’ignorassiez pas ce grand nombre d’observations ramassées par Paul Lentulus dans son livre De prodigiosis inediis , et que cet ouvrage de Paul Licetus, qui n’auroit pas été moins bon quand il ne l’auroit pas intitulé De feriis altricis animæ, [f. 7] des fètes ou jeûnes de l’ame nutritive , ne vous fût pas inconnu.

Continues, Mr, vos observations ; il y a des gens pour lesquels une experience n’est qu’une experience, pour d’autres c’est le germe qui en produit une infinité ; l’Academie regarde celle-ci comme une promesse d’une moisson future, et pour ainsi dire, comme le terme d’ou vous partez pour aller plus loin ; elle doit vous remercier en même tems, et de ce qu’elle reçoit de vous, et de ce qu’elle en espere.

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