Discours prononcé le 15 novembre 1717 par Montesquieu à la rentrée de l’Académie

suivi de trois résomptions

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 828/iii/1

 

Le texte présenté ici est celui des Œuvres complètes de Montesquieu, tome VIII (Oxford, Voltaire Foundation, 2003), Œuvres et écrits divers I, sous la direction de Pierre Rétat, p. 101-116. Il a été édité par Sheila Mason (Birmingham University), qui en a fourni également l’introduction et l’annotation (non reproduites ici)

Nous reproduisons aussi trois résomptions lues par Montesquieu le même jour.

Pour une introduction à l’ensemble des discours académiques de Montesquieu, voir l’article de Pierre Rétat : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/index.php?id=157

Les conventions de transcription sont celles qui sont en usage dans les Œuvres complètes de Montesquieu, publiées par la Société Montesquieu, modifiées en 2007 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article890

Copie non autographe. De ce fait, nous n’avons pas reproduit ici les (rares) accidents de plume ou biffures, qui ne sont dus qu’au copiste ; nous ne signalons pas non plus les corrections introduites sur le manuscrit par les premiers éditeurs.

Première publication : 1796 pour le Discours (Montesquieu, Œuvres, Plassan, Grégoire, Régent, Bernard, t. IV, p. 249-253) ; 1955 pour les résomptions (Montesquieu, Œuvres complètes, Nagel, t. III, p. 55-57, Xavier Védère éd.).

 

I° Ceux qui ne sont pas instruits de nos obligations et de nos devoirs regardent nos exercices comme des amusemens que nous nous procurons, et se font une idée riante de nos peines mêmes et de nos travaux.

Ils croyent que nous ne prenons de la philosophie que ce qu'elle a d'agreable ; que nous laissons les epines pour ne cüeillir que les fleurs ; que nous ne cultivons notre esprit que pour le mieux faire servir aux delices du coeur ; qu'exemts a la verité des passions vives qui ebranlent trop l'ame, nous nous livrons a une autre qui nous en dedommage, et qui n'est pas moins delicieuse, quoiqu'elle ne soit point sensuelle.

Mais il s'en faut bien que nous soyons dans une situation si heureuse ; les sciences les plus [f. 1v] abstraites sont l'objet de l'academie ; elle embrasse cet infini qui se rencontre par tout dans la phisique et l'astronomie ; elle s'attache a l'intelligence des courbes, reservées jusques ici a la suprême intelligence ; elle entre dans le dedale de l'anatomie, et les misteres de la chimie ; elle reforme les erreurs de la medecine, cette Parque cruelle qui tranche tant de jours, cette science en même tems si etendüe et si bornée ; on y attaque enfin la verité par l'endroit le plus fort, et on la cherche dans les tenebres les plus epaisses ou elle puisse se retirer.

Aussi Mrs si l'on n'etoit animé d'un beau zele pour l'honneur et la perfection des sciences, il n'y a personne parmi nous qui ne regardât le titre d'academicien comme un titre onereux, et ces sciences mêmes ausquelles nous nous apliquons, comme un moyen plus propre a nous tourmenter qu'a nous instruire. Un travail souvent inutile ; ces sistêmes presqu'aussi tôt renversés qu'établis, le desespoir de trouver ses esperances trompées ; une lassitude continuelle a courir aprés une verité [f. 2r] qui fuit ; cette emulation qui exerce, et ne regne pas avec moins d'empire sur les ames des philosophes, que la basse jalousie sur les ames vulgaires ; ces longues meditations, ou l'ame se replie sur elle-même, et s'enchaine sur un objet ; ces nuits passées dans les veilles, les jours qui leur succedent dans les sueurs ; vous reconnoissés la, Mrs, la vie des gens de lettres.

Non il ne faut pas croire que la place que nous occupons soit un lieu de tranquilité, nous n'aquerons par nos travaux que le droit de travailler davantage ; il n'y a que les dieux qui ayent le privilege de se reposer sur le Parnasse ; les mortels n'y sont jamais fixes et tranquilles, et s'ils ne montent pas, ils dëcendent toujours.

Quelques anciens nous disent qu'Hercule n'etoit point un conquerant, mais un sage qui avoit purgé la philosophie des prejugés ; ces veritables monstres de l'esprit : ces travaux etonnerent la posterité, qui les compara a ceux des heros les plus infatigables.

[f. 2v] Il semble que la fable nous representoit la verité sous le simbole de ce Protée, qui se cachoit sous mille figures, et sous mille aparences trompeuses.

Omnia transformat sese in miracula rerum

Ignemque horribilemque feram fluviumq ; liquentem ;

Il faut la chercher dans l'obscurité même dont elle se couvre, il faut la prendre, il faut l'embrasser, il faut la saisir.

Et quanto illa magis formas se vertet in omnes,

Tanto nate magis contende tenacia vincla.

Mais, Mrs, qu'il y a de difficultés dans cette recherche : car enfin ce n'est pas assés pour nous de donner une verité, il faut qu'elle soit nouvelle, nous faisons peu de cas de ces fleurs que le tems a fanées ; nous mepriserions un Patrocle qui viendroit parmi nous se couvrir des armes d'Achille ; nous rougirions de redire toujours ce que tant d'autres auroient dit avant nous, comme ces vains echos que l'on entend dans les campagnes ; nous aurions honte de porter [f. 3r] a l'Academie les observations des autres, semblables a ces fleuves, qui portent a la mer tant d'eau qui ne viennent pas de leur source. Cependant les decouvertes sont devenües bien rares ; il semble qu'il y ait une espece d'epuisement et dans les observations et dans les observateurs : on diroit que la nature a fait comme ces vierges qui conservent long tems ce qu'elles ont de plus precieux, et se laissent ravir en un moment ce même tresor, qu'elles ont conservé avec tant de soin, et defendu avec tant de constance : après s'etre cachée pendant tant d'années, elle se montra tout a coup dans le siecle passé ; moment bien favorable pour les savans d'alors, qui virent ce que personne avant eux n'avoit vü ! On fit dans ce siecle tant de decouvertes, qu'on peut le regarder non seulement comme le plus florissant, mais encor comme le premier age de la philosophie, qui dans les siecles precedens n'etoit pas même dans son enfance : c'est alors qu'on mit au jour ces sistêmes, qu'on developa ces principes, [f. 3v] qu'on decouvrit ces methodes si fecondes et si generales ; nous ne travaillons plus que d'aprés ces grands philosophes ; il semble que les decouvertes d'a present ne soient qu'un hommage que nous leur rendons, et un humble aveu que nous tenons tout d'eux : nous sommes presque reduits a pleurer comme Alexandre de ce que nos peres ont tout fait, et n'ont rien laissé a notre gloire.

C'est ainsi que ceux qui decouvrirent un nouveau monde dans le siecle passé, s'emparerent des mines et des richesses qui y etoient conservées depuis si long tems, et ne laisserent a leurs successeurs que des forets a decouvrir et des sauvages a reconnoitre.

Cependant, Mrs, ne perdons point courage ; que sçavons-nous ce qui nous est reservé ? Peut-etre y a-t-il encor mille secrets cachés : quand les geographes sont parvenus au terme de leurs connoissances, ils placent dans leurs cartes des mers immenses et des climats sauvages : mais peut-etre que dans ces mers et dans ces climats [f. 4r] il y a encore plus de richesses que nous n'en avons.

Qu'on se defasse sur tout de ce prejugé que la province n'est point en etat de perfectionner les sciences, et que ce n'est que dans les capitales que les academies peuvent fleurir : ce n'est pas du moins l'idée que nous en ont donné les poëtes, qui semblent n'avoir placé les muses dans les lieux ecartés et le silence des bois, que pour nous faire sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le bruit et le tumulte de la capitale d'un grand empire.

Ces grands hommes dont on veut nous empecher de suivre les traces, ont-ils d'autres yeux que nous ?

Centum luminibus cinctum caput

Ont-ils d'autres terres a considerer ?

Terras alio sub sole jacentes

Sont-ils dans des contrées plus heureuses ?

Fortunatorum nemorum sedesque beatas

Ont-ils une lumiere particuliere pour les eclairer ?

Solemque suum et sua sydera norunt[E19]

La mer auroit-elle moins d'abimes pour eux ?

Num mare pacatum num ventus amicior esset

[f. 4v] La nature enfin est-elle leur mère et notre marâtre pour se derober plutôt a nos recherches qu'aux leurs ? Nous avons eté souvent lassés par les difficultés

Sæpe fugam Danäi Trojâ cupiêre relictâ moliri

Mais ce sont les difficultés mêmes qui doivent nous encourager. Nous devons etre animés par l'exemple du protecteur qui preside ici ; nous en aurons bien tôt un plus grand a suivre, notre jeune monarque favorisera les muses, et elles auront soin de sa gloire.

 

 

2o Resomption de la dissertation de Mr Pascal sur les fievres intermitantes [voir Ms 828/VI/13]

Rien n'est si inconnu que le principe des fievres : il n'est pas sûr qu'elles soient produites par une fermentation du sang ; le celebre Mr Guderus qui a nié l'existence des fermens, a ôté l'evidence a cette opinion, et l'a reduite a la simple probabilité : il n'est pas plus certain que le mouvement du sang soit plus rapide dans l'ardeur de la fievre ; Mr Silvius a soutenu qu'il se mouvoit au contraire plus lentement que de coutume ; cette lenteur cause selon lui la [f. 5r] frequence du pouls, parce que les contractions et les dilatations du coeur, plus pressé par l'air exterieur, etant moins grandes, elles doivent etre aussi plus frequentes : Il n'a besoin que de la même lenteur du sang pour rendre raison de la chaleur de l'accés, parceque tout corps chaud agit avec plus de force lorsqu'il demeure plus longtemps apliqué sur une partie. Hipotêse ingenieuse, mais peu satisfaisante : hipotêse enfin qui par l'aplaudissement qu'elle a reçu, ne peut servir qu'a nous convaincre davantage du peu de solidité des autres.

Ainsi il ne faut pas s'etonner si Mr Pascal a ramassé toutes les forces de la chimie pour penetrer dans une matière si obscure : on doit le regarder comme un homme qui vient avec des troupes auxiliaires pour retirer les medecins et les philosophes de l'embarras ou ils sont : il ne faut pas croire qu'il se soit servi de tant de termes, que bien des gens trouveront peut etre barbares, pour jetter l'epouvante ; Mr Pascal qui excelle dans cette science misterieuse n'a pû s'empecher de parler comme elle ; il a fait comme ces voyageurs habiles [f. 5v] qui prennent la langue de tous les païs ou ils se trouvent ; il est heureux d'avoir eu des auditeurs assés eclairés pour saisir ses raisonnemens dans toute leur force, ils ne pourront se plaindre que de la brieveté du tems qui leur en a derobé la meilleure partie et nous a obligé malgré nous de leur faire cette espece de larcin.

 

3o Resomption de la dissertation de Mr Gregoire contre les esprits animaux [Ms 828/VIII/11]

Ce fut un terrible retranchement que l'on fit aux bêtes dans le siecle passé lorsqu'on leur ôta leur ame : vous venés aujourdhui, et leur ôtés encore les esprits animaux. Il y a aparence qu'on en restera la, et que personne aprés vous ne viendra leur ravir le suc nerveux qui leur reste, et dont vous voulés bien les laisser joüir.

Le principe qu'on nommoit autrefois le rasoir des nominaux, parcequ'ils s'en servirent pour retrancher de la philosophie un nombre inombrable d'entités superflües, peut vous etre tres utile, et c'est pour vous un grand avantage de pouvoir dire que votre hipotêse est plus simple, et que vous faites [f. 6r] a moins de frais, ce que les autres sont obligés de faire avec plus de depense. Cependant Mr, l'opinion commune est si bien etablie, elle a si fort prescrit dans le monde, nous sommes si accoutumés a avoir des esprits animaux, que tout ce que nous pouvons faire aujourdhui en faveur de vos raisons, et de l'heureux talent que vous avés de persuader, c'est de revenir un peu de notre certitude, et de douter au moins de notre sistême, si nous ne pouvons pas embrasser le votre.

 

4o Resomption de la dissertation de Mr de Navarre sur l'yvresse

Mr le remede que vous proposés contre l'yvresse sera inutile a tous ceux qui liront votre dissertation, lorsqu'ils verront la description vive que vous y faites des funestes suites de l'yvresse, ils seront naturellement portés a ne s'enyvrer jamais, et aimeront mieux eviter un si grand mal que de le guerir. Les gens pieux même pour lesquels vous n'avés pas sans doute fait cet ouvrage [f. 6v] en seront edifiés, et se confirmeront dans cette pensée que les plaisirs des sens sont bien criminels, puisqu'ils sont punis si rigoureusement des cette vie.

 

 

 

 

 

 

 

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