Montesquieu et l’académie de Bordeaux dans le recueil manuscrit des Pensées

(Bordeaux, Ms 1866, 3 volumes)

 

 

L’utilité des academies est que par elles le scavoir est plus propagé [;] celui qui a fait quelque decouverte ou trouvé quelque secret est porte a le publier soit pour le consigner dans les archives, soit pour en receuillir la gloire et meme augmenter sa fortune auparavant les scavans estoint plus secrets (no 2203 ; vers 1750 ; de la main de Montesquieu)

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C’etoit pour mon ecrit sur la consideration(1)

Il y a environ 25 ans que je donnay ces reflexions a l’academie de Bordeaux feu madame la marquise de Lambert dont les grandes et rares quallitez ne sortiront jamais de ma memoire fit l’honneur a cet ouvrage de s’en occuper elle y mit un nouvel ordre, et par les nouveaux tours qu’elle donna aux pensées et aux expressions, elle eleva mon esprit jusqu’au sien. La copie de made de Lambert s’etant trouvée apres sa mort dans ses papiers les libraires qui n’etoient point instruits l’ont inserée dans ses ouvrages, et je suis bien aise qu’ils l’aient fait, afin que si le hazard fait passer l’un et l’autre de ces ecrits à la posterité, ils soient le monument |eternel| d’une amitié qui me touche bien plus que ne fairoit la gloire. (no 1655 ; vers 1748-1750 ; de la main du secrétaire Damours)

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Choses faites |Ceci a este fait| pour l’academie de Bordeaux

L’histoire du ciel interesse tout l’univers.

Elle est composée par les astronomes de tous les siecles. Chacun y consigne ce qu’il a vû ou ce qu’il a calculé, et il y a des nations qui n’ont d’autre[s] interests communs que les observations astronomiques.

Ces observations nous font voir un merveilleux simple, au lieu de ce faux merveilleux que l’on imagine toujous dans ce qui est grand. Elles nous ont donné des points sûrs pour fixer les époques de la relligion ; car l’histoire des hommes, pour devenir invariable, a besoin d’etre fixée par les évenements qui arrivent dans le ciel.

C’est par là que l’on a fait évanouir tous ces siecles fabuleux, qui faisoient regarder par les incredules, les patriarches comme des hommes nouveaux, et qui établissoient une difference entre l’antiquité de la relligion et l’antiquité du monde. Par là, l’astronomie est devenüe une science sacrée, et l’on apele profanes les sciences utiles au genre humain, lorsqu’elles ne touchent pas le premier, le plus grand et le plus fort de ses interets. (no 2009 ; vers 1750-1751 ; seule la première ligne est de la main de Montesquieu ; la suite est du secrétaire « Q »)

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Materiaux de dissertations pour l’academie de Bordeaux qui ne sont point dignes de paroitre

J’avois fait une dissertation à l’academie de Bordeaux sur les dieux animaux ; elle ne valloit rien. Voici ce que j’en ai tiré.

Varron grand theologien admettoit trois sortes de divinités ; les dieux celestes, les dieux hommes et les dieux animaux

Labeon, souvent cité par Macrobe, (il ne parloit gueres que des dieux penates et des dieux hommes) avoit fait plusieurs livres sur les dieux animaux. Son systême etoit qu’il y avoit de certains sacrifices, par le moyen des quels les ames humaines etoient changées en dieux apellés animaux, parce qu’ils avoient été tels, voyez Lilius Giraldus p. 85 :

Duris samien Tzetses et Pausanias fletrissent la reputation la mieux établie qui soit dans l’antiquité (c’est Penelope) Mercure qui entra dans son palais sous la figure d’un bouc la rendit mere de Pan.

Il établit son empire dans les forets, ses sujets furent des bergers, qui se regardant eux mêmes comme les seuls hommes et leurs cabanes comme les seules villes du monde, le regarderent aussi comme le dieu de toute la nature.

Cette opinion choque beaucoup la chronologie ; ainsi n’ôtons point aux femmes un model qui leur fait honneur, les grands exemples doivent étre respectés. La naissance de Pan n’apartient point aux tems historiques et les dieux étoient tous faits du tems du siege de Troye.

Dans ma dissertation, je disois que toutes ces troupes de satires, que les premiers hommes prirent pour des dieux, et que les historiens prirent ensuitte pour des peuples, n’etoient que le singe-chevre, et je citois Nicephore livre 9e. Hist. eclesiast. et Philostorge liv. 3. qui nous aprennent qu’il y a plusieurs especes de singes dans l’Affrique et l’Arabie qui ont raport avec plusieurs animaux. Le singe-lion le singe-ours le singe-chevre ægopileus,

Le culte de Pan diminua a mesure que les hommes se degouterent de la vie champetre. Il tomba avec ses adorateurs. Les Arcadiens confondoient Jupiter avec Pan. Pausanias dit que Licaon consacra les lupercales à Jupiter ; donc Jupiter et Pan étoient la même chose chez eux.

Pan, selon Ovide, baisa si brutalement Diane que de là vinrent les taches que l’on aperçoit dans la lune. Les docteurs mahometans disent que l’ange Gabriel volant prés de la lune, la froissa si rudement d’une de ses aîles qu’il lui fit ces marques noires que nous y voions

Les docteurs indiens qui poussent des cris horribles, lorsque la lune s’éclipse, afin d’epouvanter le dragon qui va la devorer s’imaginent sans doute que ces taches sont des coups de griffes de cet animal.

Evander porta en Italie le culte de Pan. Il étoit un berger, car il étoit arcadien. Les mythologistes composent tous comme deux sectes ; les uns plus attachés à la lettre distinguent toutes les divinités et les multiplient, les autres plus subtils les raprochent tous, et les simplifient ; ainsi quoique Faunus eut regné dans le Latium, que son pere y eut regné, que son ayeul Saturne eut transmis l’empire à ses descendants, une certaine conformité avec Pan, lui a fait perdre sa patrie, son royaume et il s’est trouvé aneanti dans les idées de gens qui ont voulu faire flechir l’histoire pour faire honneur à la fable : ainsi quoique dans la suitte on leur ait décerné les mêmes fêtes, je croi que l’un étoit d’Arcadie et l’autre un prince ausonien. Plutarque dit qu’Antoine se fit tirer dans un chariot tout nud par quarante dames aussi toutes nües. Ces infames ceremonies ne furent abolies qu’en 496 : sous Theodoric en Italie, par le pape Gelase, même avec assez de peine selon Onufre et Baronius.

Je commencois ainsi ma dissertation comme il ne faut tromper personne, je suis obligé d’avertir qu’il n’y a peut être pas un mot de verité dans tout ce que je vais dire.

Il y a un vuide dans les premiers tems, que tout le monde est convenu de remplir. Esiode, Homere Virgile, Ovide auteurs les moins graves qu’il y ait sont dans leur territoire aussi ecoutés que les autres ecrivains.

Les dieux penates ainsi apellés quand ils étoient de bons genies, et lemures quand ils étoient de mauvais genies. Peut-être que le livre qu’Aristote avoit écrit, au raport de Servius, sur les dieux animaux, contenoit un systême semblable à celui de Labeon.

On croioit que ces dieux animaux avoient une grande connoissance de l’avenir et cela joint avec la puissance de nuire, faisoit toute leur divinité ; car d’ailleurs on les croioit pas immortels ; ils étoient sujets à la mort comme les hommes, ils avoient des ages ils veillissoient. Les satires dans leur vieillesse étoient apelés silenes, c’est Pausanias qui nous l’apprend.

Il n’y a point d’animal qui soit plus susceptible de varietés que le singe, et enim propter salacitatem omnia cujusvis speciei animalia appetunt.

Par un de ces points d’honneur fort en usage chez les dieux il y eut une dispute entre Apollon et Pan sur le savoir faire en musique Midas fut choisi pour arbitre entre l’inventeur de la flute et l’inventeur de la lire. (no 2245 ; vers 1750-1751 ; de la main du secrétaire « Q »)

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(1) De la considération et de la réputation, discours lu à l’académie de Bordeaux le 25 août 1725 ; manuscrit conservé à la bibliothèque de Bordeaux depuis 1957 (Ms 2101). Publié pour la première fois en 1891 (Deux opuscules de Montesquieu, le baron [Charles] de Montesquieu et Raymond Céleste éd., 1891), et récemment par Sheila Mason au tome VIII  des Œuvres complètes de Montesquieu (dir. Pierre Rétat, 2003, p. 441-455).

 

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