Montesquieu et l’académie de Bordeaux(*)

Catherine Volpilhac-Auger

UMR 5037, ENS de Lyon

 

L’utilité des académies est que par elles le savoir est plus propagé ; celui qui a fait quelque découverte ou trouvé quelque secret est porté à le publier, soit pour le consigner dans les archives, soit pour en recueillir la gloire et même augmenter sa fortune. Auparavant les savants étaient plus secrets.

(Pensées, no 2203)

 

Une patrie ingrate dit sans cesse aux savants qu’ils sont des citoyens inutiles, et pendant qu’elle jouit de leurs veilles, elle leur demande à quoi ils les ont employées.

(Pensées, no 93)

 

Parmi les premières œuvres connues de Montesquieu, entre 1716 et 1721, des dissertations académiques ; parmi les dernières qu’il projetait à la veille de sa mort, en 1755, des dissertations académiques. Entre les deux, le projet indéfiniment reporté, malgré tous ses efforts, de les publier et de montrer ainsi l’utilité de l’académie de Bordeaux (1). Et la dernière œuvre qu’il publia de son vivant, en 1754, fut l’opuscule qu’il envoya à l’académie de Nancy, fondée par le roi Stanislas. Pour un auteur célébré depuis plus de deux siècles et demi pour un roman épistolaire, un ouvrage de philosophie politique de la plus haute ambition, et quelques œuvres moins connues comme ce « roman » ou « poème en prose » érotique qu’est Le Temple de Gnide, le fait est surprenant, mais seulement en apparence. Car pour Montesquieu, l’activité académique a constitué une forme particulière de démarche intellectuelle : expérimentale au début de sa carrière, elle lui permet alors de prendre conscience de lui-même ; après la publication du maître-livre qu’est L’Esprit des lois, en 1748, c’est le moyen d’approfondir les matières qui n’ont pu y entrer, et de tirer parti de ce qu’il avait déjà travaillé dans une perspective autre.

 

L’expérience académique

L’académie de Bordeaux n’est pas la plus prestigieuse à laquelle il ait appartenu : il entre à l’Académie française au début de 1728. Le seul fait que quelques semaines après y avoir été reçu, il parte pour un voyage qui dure trois ans, montre qu’il n’en faisait pas sa principale ambition(2) – même si quelques années plus tard, il devait participer régulièrement à ses réunions. C’est à l’académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux qu’il aura consacré le plus de temps, dès son élection le 3 avril 1716, quatre ans après la fondation de celle-ci(3), qui apparaît comme particulièrement représentative, et peut-être même pionnière, du mouvement académique dans son ensemble(4). On le trouve assidu à ces assemblées où, deux mois après son installation, il donne une Dissertation sur la politique des Romains dans la religion(5) qui semble avoir fort occupé les académiciens bordelais, puisqu’elle est lue le 18 juin, mais que l’examen en est remis à une date ultérieure ; présentées de nouveau le 2 juillet, ces quelque quinze pages sont lues de nouveau le 23 juillet, date à laquelle « on en fit l’examen », pour y revenir finalement lors de la « conférence publique » du 26 août 1716. Montesquieu apparaît donc d’emblée comme un des auteurs les plus dignes d’attention de l’assemblée, ce que confirme sa désignation pour rédiger un mémoire adressé au maréchal de Berwick, gouverneur de Guyenne, afin que celui-ci reçoive l’académie(6). Si objections il y eut contre cette dissertation qui montre la religion soumise à la politique ou aux ambitions individuelles, elles n’eurent pour effet que de renforcer l’intérêt. Le nouvel académicien inaugure ainsi une période qui le verra souvent présider les séances, en tant que directeur (il le sera en 1718, 1726, 1735, 1748), et donner à ce titre les « résomptions(7) » (résumés), ou prononcer les discours dans les occasions les plus solennelles : l’assemblée eut tôt fait de reconnaître l’envergure du jeune magistrat qu’elle s’était agrégé(8)

Montesquieu donne d’autres preuves de son attachement à l’institution académique, en fondant dès le mois de septembre de la même année 1716 un prix d’anatomie, d’une valeur de trois cents livres sous forme d’une médaille, qui devait être décerné le 25 août suivant – jour solennel s’il en fut, puisqu’il s’agit de la Saint-Louis. Le premier concours eut-il véritablement lieu ? Le 25 août 1717, Montesquieu présente sa propre Dissertation sur la différence des génies qu’il devait abandonner ensuite pour en intégrer certains passages à l’Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères ; les passages qui subsistent(9) montrent qu’y est traitée la question de l’influence du climat ou du sol sur les corps et les esprits, qui reviendra notamment au livre XIV de L’Esprit des lois. S’il y est question d’anatomie, ce n’en est pas le principal centre d’intérêt. L’année suivante ne voit pas les efforts de Montesquieu couronnés de succès : « l’usage des glandes rénales », sujet du concours proposé en 1717, ne suscite aucune dissertation digne du prix, et c’est finalement Montesquieu qui doit lire sa propre présentation du sujet le 25 août 1718. C’est en 1719 qu’il transforme le prix d’anatomie en prix de « physique(10) » – mais peine perdue : si le concours de l’académie, remis chaque année le 1er mai, voit affluer les dissertations de qualité(11), le « prix Montesquieu », en 1720, « sur les causes de la transparence des corps », ne suscite pas la moindre réponse – c’est donc lui encore qui doit présenter quelques hypothèses sur le sujet(12).

Il lui arrivera plusieurs fois, les années suivantes, de ne pas être à Bordeaux pour la Saint-Louis : ses tentatives pour relancer les recherches et les expériences dans la province de Guyenne semblent avoir ainsi tourné court(13), sans pour autant décourager son assiduité aux séances et sa constance à fournir des mémoires quand on lui en demandait(14). Pendant dix ans, de 1716 à 1726, il participe activement aux travaux de l’Académie – jusqu’à ce qu’abandonnant sa charge de président à mortier au parlement de Bordeaux, puis partant pour trois ans en voyage à travers l’Europe, il se tourne vers d’autres occupations. Il n’en présentera pas moins à ses confrères en 1731 et 1732 (il séjourne en Bordelais de 1731 à 1733), le résultat de ses observations dans les mines du Harz, dans des Mémoires sur les mines(15), ainsi que des Observations sur les habitants de Rome qui témoignent de l’expérience des voyages.

 

Des contre-modèles ?

Mais dès 1718 il avait conçu l’idée d’une autre forme d’activité intellectuelle collective : un Projet d’une histoire de la Terre ancienne et moderne, paru dans le Mercure de France du 1er janvier 1719, appelait « les savants » à signaler tous les « changements […] tant généraux que particuliers », naturels ou dus à l’homme, « qui ont donné une nouvelle face à la Terre » : progrès de la terre et de la mer, formation et disparition des îles, des rivières, des montagnes, etc., ainsi que des canaux ou des mines, apparition des « déserts formés par les pestes, les guerres et les autres fléaux », « avec des remarques critiques sur ceux qui se trouveront faux ou suspects(16) ». Montesquieu cherche ainsi à établir (à ses propres frais…) un réseau de correspondants dignes de foi, pour lancer une enquête aux dimensions du monde connu : en ce sens, ce projet d’ambition encyclopédique, dans le temps comme dans l’espace, peut paraître opposé au fonctionnement de l’académie, éminemment local et fondé sur le contact personnel, mais conforme à son esprit – la mise en commun des ressources individuelles ; mais à cette date, pouvait-il aller contre l’Académie? Il s’agit plutôt d’offrir, dans le cadre académique, une nouvelle ambition(17)

Ce beau programme eut-il des suites ? Il en subsiste en tout cas des notes préparatoires parmi les manuscrits de La Brède, intitulées « Changements arrivés sur la surface de la terre ou de la mer depuis l’autre siècle »(18), qui énumèrent des changements attestés par les historiens anciens(19) avant de passer à des phénomènes plus récents, qui vont jusqu’à 1711, la fin du manuscrit portant mention autographe d’un titre, « De monumento diluviano nuper in agro Bononiensi detecto Dissertatio a Josepho Monti Bonon. 1719(20) ». Projet abandonné mais dont l’œuvre entière de Montesquieu porte trace, puisque dans les cahiers de corrections de L’Esprit des lois, postérieurs à 1748(21), et dans les corrections de l’édition posthume de 1757-1758, on le voit encore se préoccuper des Tartares détournant les fleuves Jaxarte et Oxus qui, selon les géographes anciens, se jetaient dans la mer Caspienne, et tenter de reconstituer les « grands changements » qui ont affecté cette partie du monde.

Ce même projet pouvait aussi prendre la forme d’une dissertation soumise au public académique, comme en témoigne la série des lettres 112 à 122(22) des Lettres persanes, sur la « dépopulation » ; l’on a souvent remarqué que la forme épistolaire ne cherche guère alors à dissimuler l’aspect démonstratif et systématique de la dissertation, sinon pour renforcer l’aspect angoissant de la question (peut-on lutter contre l’affaiblissement général qui menace l’espèce humaine, et la désertification, ou « dépopulation » du monde ?). En 1721, Usbek a déjà toute l’expérience historique et géographique que Montesquieu voulait acquérir grâce à cette enquête – ou plutôt, les accents inquiets d’Usbek sont un appel à la réflexion que l’académicien engage de son côté, sur le mode « encyclopédique », à travers le prospectus du Mercure de France, bientôt relayé par le Journal des savants. Quand il écrit les Lettres persanes, vers 1720, Montesquieu est alors au faîte de son activité académique.

 

L’Académie, nouvelle

Ce modèle collectif n’a-t-il pas cependant quelque chose à voir avec l’ancienne « république des lettres » ? Celle-ci n’est pas absente de l’esprit de Montesquieu, en cette période de ses premières expériences intellectuelles : dans les Lettres persanes, on trouve deux personnages de « savants » dont l’image est quelque peu développée(23). Le premier, hautement ridicule, se vante d’être « presque toujours enfermé dans un cabinet » ; de fait, ses manies d’antiquaire (au sens ancien du terme) dépourvu du moindre bon sens révèlent un être borné, coupé du monde, privé de l’esprit critique que pourrait lui conférer l’habitude du débat académique. Le second, que Montesquieu avait exclu de la première édition mais qui a finalement subsisté, est plus intéressant, car il appartient à la catégorie des véritables savants, dont la condition est « dure ». Certes, celui que présente la lettre 145, consacrée aux véritables « hommes d’esprit », généralement incompris ou méprisés par la société, a aussi ses côtés dérisoirement héroïques : contraint par une sorte de libido sciendi fanatique à surmonter sa pauvreté, il préfère avoir les mains gelées pour ne pas nuire à ses expériences. Mais il explicite ainsi sa démarche :

Je me communique fort peu, et de tous les gens que je vois, je n’en connais aucun. Mais il y a un homme à Stockholm, un autre à Leipsick, un autre à Londres, que je n’ai jamais vus, et que je ne verrai sans doute jamais, avec lesquels j’entretiens une correspondance si exacte, que je ne laisse pas passer un courrier sans leur écrire.

Certes, on a affaire à une figure hautement estimable, celle d’un homme peut-être privé de la compagnie intellectuelle qui lui permettrait de développer ses qualités et d’approfondir ses recherches, et capable en tout cas d’entretenir des relations avec des savants européens, comme ont pu le faire en leur temps Érasme, Vossius, Huet ou Leibniz, sous le signe du cosmopolitisme qui, au XVIIIe siècle, devient un maître mot  ; mais cet enfermement en lui-même, cette relation exclusive avec des personnalités éloignées, peut aussi apparaître comme un moyen de tourner le dos aux communautés (et aux élites) locales. Est-ce « se communiquer » qu’écrire à des savants dispersés de par l’Europe et surtout enfermés en leur cabinet de travail ? « Autrefois les savants étaient plus secrets », est-il dit dans le passage des Pensées cité ici en épigraphe : ils avaient tout à gagner à rendre publiques leurs découvertes.

Ce qui en revanche apparaît clairement, c’est la supériorité de ce martyr de la science – qui se pique d’astronomie et d’histoire naturelle, usant du microscope et du scalpel – sur le riche et crédule érudit, « curieux amateur de la vénérable antiquité » et de « précieuses raretés », de la lettre 142, qui semble cumuler toutes les tares et tous les ridicules, tout en se défendant d’être « un membre inutile de la république des lettres ». S’il est une académie conforme aux vœux de Montesquieu, c’est plus celle des sciences que celle des inscriptions, malgré tout l’intérêt qu’il portera, à travers ses amis Venuti ou Guasco, académiciens associés, aux antiquités bordelaises ou aquitaines. En tout état de cause, la forme même de l’académie, avec ses débats, ses travaux, et malgré ses faiblesses et ses difficultés(24), semble correspondre à l’idéal intellectuel de Montesquieu.

Ainsi on le voit faire valoir en 1741 auprès du président Barbot que l’Académie a des devoirs, et d’abord auprès du public ; des expériences de physique, grâce aux acquisitions coûteuses mais utiles de machines, permettraient de diffuser les connaissances et de former les esprits, dans une Guyenne qu’il juge quelque peu déshéritée à cet égard : « Je suis donc fortement d’avis que vous ouvriez boutique de machines le plus tôt qu’il sera possible(25) ». Rarement aura été exprimée aussi vivement l’idée qu’une académie a non seulement une utilité, mais une fonction sociale.

 

L’écriture académique… et la publication

La période de préparation de L’Esprit des lois, les innombrables sollicitations qui en suivent la publication, et de manière générale, ses longs séjours à Paris, éloignent Montesquieu de l’académie de Bordeaux ; certes il est toujours chargé des affaires de la compagnie dans la capitale(26), et comme on vient de le voir il se préoccupe de son avenir et de son statut, mais il n’en suit guère les séances. Pourtant le travail académique est toujours au cœur de ses préoccupations : c’est ce qui est apparu récemment dans des manuscrits de Montesquieu, dont certains étaient inédits. D’abord grâce à une feuille volante retrouvée par Gilles Banderier à la bibliothèque de Bâle(27), où Montesquieu affirme sa volonté, le « 8 avril 1750 », de tirer de son ancienne dissertation, Sur la différence des génies(28), « quelques morceaux de physique pour [s]on recueil de dissertations de l’académie de Bordeaux ». Mais aussi grâce à l’ensemble du dossier 2506 des manuscrits de La Brède(29), dont plusieurs dossiers, selon un récapitulatif qui date de 1818, avaient été regroupés dans un carton distinct : « Matériaux de dissertation qui n’ont pu entrer dans L’Esprit des lois ». À l’origine celui-ci comptait vingt cahiers, dont six subsistent aujourd’hui, portant explicitement en plusieurs endroits la mention : « bon pour des dissertations(30) ». C’est la forme même de l’exposé académique qui semble alors attirer Montesquieu, peut-être pour le soumettre à la critique de la communauté (on y reviendra), mais aussi en raison de l’extrême spécialisation que permet une telle publication, où peuvent être juxtaposées des recherches à la fois approfondies et diverses, voire sans rapport entre elles(31). Les manuscrits conservés sont tous des chapitres tirés de L’Esprit des lois, et ne portent guère la marque d’un quelconque approfondissement(32) ou d’un début de réécriture – Montesquieu a sans doute été interrompu dans ce travail par la mort. On remarquera néanmoins qu’à la date du 25 août 1754 (une nouvelle fois la Saint-Louis…), Montesquieu fait lecture à l’académie de Bordeaux de trois chapitres de L’Esprit des lois(33). S’agit-il de l’édition parue en 1748, éventuellement assortie de corrections ? C’est peu probable, surtout pour une occasion solennelle(34). Ce sont sans aucun doute des chapitres entièrement nouveaux, comme ceux qui apparaîtront aux livres XXI ou XXX dans l’édition posthume de 1757-1758, ou plus vraisemblablement des chapitres destinés à devenir autonomes sous forme de dissertations.

Montesquieu semble poursuivre ainsi un projet qui lui était cher mais qui n’avait pu voir le jour vers 1727 : la publication de mémoires de l’Académie. L’idée, d’après lui(35), en serait venue au nouveau protecteur de l’Académie, le comte de Morville, et il y applaudit vivement, avançant l’idée de soumettre les contributions à un « comité de lecture » parisien, et suggérant que quelques académiciens se dévouent au travail de préparation du volume, pour lequel il se propose lui-même. Peine perdue alors, tout comme en 1736, quand le choix d’un nouveau protecteur, le cardinal de Polignac, offre l’occasion de nouvelles initiatives, comme il l’écrit aux frères Sarrau :

Si vous voulez charger monsieur Melon, monsieur de Mairan et moi de travailler à un volume de notre academie sous les yeux de Son Éminence, nous nous en chargerons, et j’y ferai travailler mon fils(36) avec nous si cela nous peut soulager. Pour cela il faudra faire transcrire tout ce que vous avez de bon ou de mauvais et nous l’envoyer ; quand il n’y aurait pas assez de matière, nous mettrons toujours en œuvre ce qu’il y en a ; nous commencerons et comme dit le proverbe italien que Paul III avait toujours à la bouche, cosa fatta capo ha [ce qui est fait est fait] ; que si vous pouvez faire mieux chez vous, faites, et nous en serons plus contents ; mais il faudrait bien faire voir au public et encore plus au duc de La Force que nous sommes un corps existant(37). Mr le président Barbot a fait copier une infinité de nos dissertations, il pourrait supléer à ce qui manque à vos archives(38)

Il en sera de même en 1737, sans plus de succès…(39). L’Académie n’avance pas d’un pas, laissant Montesquieu devant la nécessité de publier lui-même ses mémoires, ce qu’il ne devait jamais faire, contrairement à son ami Guasco, lassé de l’incurie du secrétaire perpétuel, le président Barbot ; mais Guasco avait de plus fortes raisons de souhaiter une publication, car c’était un de ses principaux titres de gloire pour cet érudit(40). Aussi en 1754, quelques semaines avant sa mort, Montesquieu félicite-t-il Solignac, secrétaire perpétuel de l’académie de Nancy, qui n’a mis que trois ans à publier un premier volume de mémoires :

J’ai été ravi d’apprendre que le premier volume des Mémoires de l’académie de Nancy allait paraître et encore de ce que c’est vous, Monsieur, qui êtes notre Fontenelle. Nous avons éprouvé à l’académie de Bordeaux que nous ne manquons point de mémoires, mais que nous avons toujours manqué d’un homme qui eût en même temps le talent et la volonté de les rédiger(41).

Voilà des applaudissements qui devaient claquer sur quelques joues bordelaises… d’autant qu’une autre académie plus récente, voisine et peut-être concurrente, celle de La Rochelle, se distingue très vite par ses publications. Montesquieu pouvait-il mieux prouver son attachement à l’académie de Bordeaux qu’en montrant ainsi combien il tenait à voir publiés les travaux qu’elle avait suscités et qu’il lui avait donnés ?

Un tel mouvement d’humeur ne peut en effet faire oublier tout ce que Montesquieu doit intellectuellement à l’académie de Bordeaux(42). Quand il y entra en 1716, celle-ci ne comptait guère qu’une vingtaine de membres, dont plusieurs associés qui ne pouvaient participer aux séances. Quand il meurt en février 1755, si son activité reste peu visible sur les rayons des bibliothèque, elle n’en a pas moins, grâce à l’institution du concours et aux relations du plus illustre de ses membres, élargi à l’Europe son réseau d’associés. L’histoire de Montesquieu et celle de l’académie sont donc indissociables.

 

(*) Cet article reprend plusieurs pages de celui que j’ai publié dans le cadre des manifestations célébrant l’anniversaire de la fondation de l’académie Stanislas (« De Bordeaux à Nancy : Montesquieu et le mouvement académique », Stanislas et son Académie (250e anniversaire), actes du colloque de Nancy, septembre 2001, éd. Jean-Claude Bonnefont, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2003, p. 205-214) ; il a été revu, corrigé, développé, actualisé, et j’en ai retranché la partie « nancéienne ».

(1) Sur cette publication, qui ne vit le jour qu’en 1796 avec l’édition Plassan, voir C. Volpilhac-Auger, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), chap. viii. Le prochain tome des Œuvres complètes Correspondance (1731-1746) (t. XIX, ENS Éditions et Classiques Garnier, Lyon et Paris, à paraître en 2012) permet d’apprécier l’intérêt que Montesquieu montre pour cet aspect de l’activité académique.

(2) En fait cette élection lui ouvrait des portes, et il est fort probable qu’il fait ainsi un choix de carrière : renonçant en 1726 au parlement de Bordeaux pour être élu à Paris (il fallait y résider à l’Académie française), puis quittant la France muni de ce viatique pour enrichir son expérience des cours et se tourner vers la diplomatie, comme il y aspirait alors.

(3) L’étude fondamentale sur la question est évidemment celle de Pierre Barrière, L’Académie de Bordeaux, Bordeaux et Paris, 1951, notamment p. 51-64, mais dont on peut discuter les interprétations, d’autant qu’elle est fondée sur une information parfois défaillante  ; je me suis aussi appuyée sur Robert Shackleton, Montesquieu. Une biographie critique, trad. fr. de Jean Loiseau, Grenoble, PUG, 1977 (1re éd., en anglais, Oxford, 1961), et Louis Desgraves, Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu, Paris, Honoré Champion, 1998 (cité ci-après : Desgraves) ; c’est cet ouvrage qui, jusqu’aux relevés de Julien Cussaguet, donnait le plus d’informations sur l’activité académique de Montesquieu, à partir des documents suivants : bibliothèque municipale de Bordeaux, ms. 828, I à CVI ; ms. 1696, I à XXXVI, ; ms. 1699, I à V.

(4) Voir Daniel Roche, Le Siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, 2 t., Paris, Éditions de l’EHESS, 1978 et 1989.

(5) Œuvres et écrits divers I (1700-1728), p. 75-101, sous la direction de Pierre Rétat, tome VIII des Œuvres complètes de Montesquieu, Oxford, Voltaire Foundation, 2003 (ci-après : OC, t. VIII).

(6) Desgraves, p. 49 (mais sans référence à des sources primaires).

(7) Le mot ne figure pas dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie (1694, 1718, 1762, etc.) ; il paraît pourtant d’usage courant.

(8) Il est vrai qu’il était d’usage de choisir comme directeur un académicien fraîchement élu : son fils, Jean-Baptiste de Secondat, élu en 1734, est directeur pour 1736 ; Baritault, conseiller au parlement, élu en 1731, est directeur pour 1732.

(9) Voir Catherine Volpilhac-Auger, « La dissertation Sur la différence des génies : essai de reconstitution », Revue Montesquieu 4 (2000), p. 226-237 : accessible en ligne (pdf) http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article326

(10) La notion couvrant un champ particulièrement vaste, comme l’illustrent ses propres recherches exposées à l’académie en 1720 et 1721, fondées sur des expériences sur les oies et les canards (Essai d’observations sur l’histoire naturelle) : aussi bien l’histoire naturelle que la physiologie.

(11) Le sujet proposé en 1721 pour l’année suivante était particulièrement d’actualité, puisqu’il s’agissait des causes de la propagation de la peste, qui sévissait depuis le début de l’été à Marseille.

(12) OC, t. VIII, p. 235-240.

(13) Il est vrai que l’époque ne se prête guère aux spéculations intellectuelles : l’année 1719-1720, année cruciale dans l’effondrement du Système de Law, fut, selon Montesquieu lui-même, une « année critique » pour l’académie, qui « a vu l’absence presque universelle de ses membres, et ses assemblées plus nombreuses dans la capitale du royaume que dans le lieu de sa résidence. » (Discours sur la cause de la pesanteur des corps, OC, t. VIII, p. 230).

(14) Il est cependant exclu qu’il ait composé en 1726 une dissertation sur la cause et les effets du tonnerre (Montesquieu, Œuvres complètes, André Masson dir., Paris, Nagel, t. III, p. 7, repris par Desgraves, p. 146, sans référence à une source primaire) : c’était le sujet mis au concours par l’Académie, et il était interdit aux académiciens de concourir (article 20 des statuts) ; le prix ayant été attribué au père Lozeran du Fesch, il eut tout au plus à en composer la résomption, puisqu’il était directeur cette année-là. Il ne saurait non plus avoir composé en 1739 de dissertation sur les sujets suivants : « Si l’air que nous respirons passe dans le sang » et « Froideur et chaleur des eaux minérales (L. Desgraves, Montesquieu, Paris, Mazarine, 1986, p. 263), puisqu’il s’agissait là encore des concours. N’étant pas directeur cette année-là (il séjourne d’ailleurs à Paris de mars 1739 à février 1740), il n’a même pas eu à écrire de résomption à ce sujet.

(15) OC, t. X, 2012.

(16) OC, t. VIII, p. 175-184.

(17) Je remercie François Cadilhon (université de Bordeaux 3) d’avoir attiré mon attention sur ce point.

(18) Bordeaux, bibliothèque municipale, ms. 2530/1. J’ai publié ces notes dans « Les deux infinis. Montesquieu historien des catastrophes ? », L’Invention de la catastrophe au XVIIIe siècle : du châtiment divin au désastre naturel, A.-M. Mercier-Faivre et Chantal Thomas dir., Genève, Droz, 2008, p. 119-130. Elles seront plus savamment éditées par Lorenzo Bianchi au tome XVII des Œuvres complètes de Montesquieu, dirigé par Rolando Minuti (2013).

(19) « Avant que de parler du siècle précédent ou de celui-ci, nous suivrons les changements dont Pline et quelques autres font mention. » (2530/1, f° 1.)

(20) L’ouvrage du Bolognais Giuseppe Monti (« Un reste du Déluge trouvé récemment dans la campagne de Bologne ») a bien été publié en 1719 (apud Rossi : BNF, S 5611 et S 6811).

(21)"> Voir Montesquieu, De l’esprit des loix (manuscrits), Catherine Volpilhac-Auger éd., Œuvres complètes, t. III-IV, 2008 (ms. 2506/4, conservé à la bibliothèque municipale de Bordeaux).

(22) Selon la numérotation des éditions parues à partir de 1758 ; ce sont les lettres 108 à 117 dans les éditions antérieures, et notamment dans l’édition originale (1721), qui constitue le texte de base de l’édition des Œuvres complètes (t. I, 2004) ; on trouvera la concordance entre les deux éditions à l’adresse suivante : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article150.

(23) Lettres 142 (136 en 1721) et 145 (absente dans la première édition de 1721, 59 dans la seconde) ; dans la lettre 144, ajoutée dans l’édition posthume (1758), il ne s’agit que d’esquisses, destinées à montrer une certaine forme de raisonnement.

(24) Telles qu’elles transparaissent par exemple dans la correspondance de Montesquieu au cours des 1730-1745 (voir le tome XIX des Œuvres complètes, 2012) : les rivalités internes n’ont pas manqué.

(25) Lettre du 20 décembre 1741.

(26) Mission confirmée par exemple le 17 août 1749 (Desgraves, p. 362 : ms 1699/II, p. 174-175).

(27) Publiée dans la Revue Montesquieu 4 (2000), p. 223-225 : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article326

(28) Voir ci-dessus, note 9.

(29) Voir C. Volpilhac-Auger, L’Atelier de Montesquieu. Manuscrits inédits de La Brède, Naples, Liguori, 2001.

(30) Ils portent sur les colonies (2506/6), la législation (2506/7), les « destructions » (2506/8), ensemble qui pourrait constituer un développement des lettres consacrées à la dépopulation (Lettres persanes, 112-122), le droit romain et français (2506/12), les jugements et crimes (2506/11), l’abbé Dubos (2506/13). L’ordre observé ici est celui du classement en 1818. Tous ces dossiers sont reproduits dans L’Atelier de Montesquieu ; ils ont été répartis dans les Œuvres complètes en fonction de leur date et de leur sujet, entre les tomes 3-4 (rejets de L’Esprit des lois), 7 (autour de la querelle de L’Esprit des lois), et 5-6 (L’Esprit des lois, à paraître).

(31) Voir la différence qu’opère l’Encyclopédie (t. IV, 1754, p. 1048) : « Ouvrage sur quelque point particulier d'une science ou d'un art. La dissertation est ordinairement moins longue que le traité. D'ailleurs le traité renferme toutes les questions générales et particulières de son objet ; au lieu que la dissertation n'en comprend que quelques questions générales ou particulières. Ainsi un traité d'arithmétique est composé de tout ce qui appartient à l'arithmétique : une dissertation sur l'arithmétique, n'envisage l'art de compter que sous quelques-unes de ses faces générales ou particulières. Si l'on compose sur une matière autant de dissertations qu'il y a de différents points de vues principaux sous lesquels l'esprit peut la considérer, si chacune de ces dissertations est d'une étendue proportionnée à son objet particulier, et si elles sont toutes enchaînées par quelque ordre méthodique, on aura un traité complet de cette matière. » J’ai développé ailleurs l’idée que la dissertation serait l’équivalent de l’actuel « article », devenu si nécessaire aux carrières universitaires (« L’Esprit des lois : et après ?… » », colloque de Bordeaux, décembre 2001, Montesquieu, œuvre ouverte (Montesquieu après 1748), dir. C. Larrère, Cahiers Montesquieu, n° 9 (2005), p. 217-228).

(32) Néanmoins ils contiennent des fiches de travail, et en particulier des passages recopiés dans ses recueils d’extraits.

(33) Desgraves, p. 444 : ms. 1699/I, p. 158.

(34) D’autant que Montesquieu avait offert à l’académie un des rares exemplaires de la première édition ayant circulé en France (Genève, Barrillot, [1748]) ; il est toujours conservé à la bibliothèque de Bordeaux, qui a hérité de celle de l’académie (J911 Rés.).

(35) Lettre de fin mai-début juin 1727 à Sarrau de Boynet, Correspondance I (1720-1728), OC, t. XVIII, Oxford, Voltaire Foundation, 1998, n° 268, p. 310-311 : il s’agissait de dédier un volume au roi ou au cardinal de Fleury, son principal ministre, pour asseoir la réputation de l’académie et justifier ses demandes.

(36) Jean-Baptiste de Secondat, directeur de l’académie de Bordeaux en 1736.

(37) Le nouveau duc de La Force (Armand Nompar de Caumont), succédant à son frère Henri-Jacques-Nompar de Caumont (mort le 20 juillet 1726), premier protecteur de l’académie de Bordeaux, dont il devait rembourser les énormes dettes, avait contesté les dispositions financières prises par celui-ci en faveur de l’académie : voir la lettre du 20 mars 1727 où Montesquieu envisage une action très ferme pour « mettre à la raison ledit duc », et demande à être mandaté par l’académie pour « poursuivre l’affaire ». Sur ses démarches en faveur d’une publication, voir OC, t. XIX, 2012.

(38) Lettres aux frères Sarrau, 7 mai 1736. Sarrau de Boynet était secrétaire de l’académie pour les sciences et les lettres. Dans les Lettres familières, c’est Barbot que Guasco désignera comme seul responsable de la situation (30 octobre 1750, note b : voir ci-après).

(39) au roi ou à son principal ministre, Fleury, pour asseoir la réputation de l’académie et justifier ses demandes.

(40) Voir la lettre de Montesquieu du 30 octobre 1750. Ce n’est pas un hasard si les Lettres familières écrites par le président de Montesquieu à plusieurs amis d’Italie publiées en 1767 contiennent des récriminations si vives à cet égard : les deux principaux « fournisseurs » de dénoncer le paresseux (ou incapable ?) Barbot ; les lettres de Montesquieu, soigneusement choisies, étaient assorties de commentaires venimeux de l’éditeur, Guasco (voir Un auteur en quête d’éditeurs, cité ci-dessus note 1, p. 186-187).

(41) Lettre du 17 décembre 1754, à propos de la publication de Lysimaque (voir OC, t. IX, 2006, p. 411-422). Montesquieu félicite Solignac d’autant plus chaleureusement qu’il s’était fâché qu’une copie fautive circulât dans Paris : elle avait été prise sur le manuscrit envoyé au secrétaire de l’académie de Nancy ; Montesquieu avait fini par donner l’opuscule au Mercure de France, qui le publie fin décembre 1754.

(42) Voir la rubrique donnant la liste de ses mémoires et résomptions.

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