meteo
Le livre scientifique. Définition et Emergence d'un genre (1450-1850)
Marges, Mémoire et Représentations des Territoires Européens
coordinateur : Alain VIAUT

Bilan de mi-parcours (juin 2009)


Le livre scientifique. Définition et Emergence d'un genre (1450-1850)


Présentation générale

Les territoires et les cultures sont confrontés à de nouvelles approches concernant les relations centre-périphérie. L'équipe qui se réunit autour de ce projet a choisi de centrer la sienne sur une problématique de la marge. Partant d'acquis validés sur les notions de territoire, de frontière, de mémoire et d'identité notamment , il lui apparaît que l'approfondissement de certaines de ses approches et l'exploration de nouvelles s'articulent utilement autour d'une réflexion sur la notion de marge dont la pertinence est remarquée tant au pourtour qu'à l'intérieur d'ensembles territoriaux. L'Europe au sens large, notamment à travers ses développements actuels, constitue une référence centrale non exclusive de comparaisons avec d'autres processus territoriaux.
Les acceptions de la notion de marge que nous nous proposons d'aborder à la lumière d'un terrain vaste et diversifié sont globalement liées à l'espace et aux implications de ses différents délinéaments. Elles se distingueront de celles qui pourraient être menées notamment autour des notions proches de confins et de marche également liées à une appréhension de l'espace. Ces dernières impliquent précarité, moindre stabilité et contrôle partiel depuis le centre par rapport à celle de marge qui, tout en intégrant l'idée de subordination, est plus neutre, plus floue aussi sans l'être autant que celle de l'espace intermédiaire, mais aussi plus multiforme dans ses possibilités et perspectives. Nos approches en termes de marge tiendront néanmoins compte de cette proximité notionnelle, sachant aussi que la marge peut rester marge tout comme devenir marche ou confins plus étroitement contrôlée par un centre.

Sans oublier les significations revêtues par la notion de marge dans différents domaines (culturel, esthétique, politique, social) , nous partirons donc ici de ses implications spatiales. Elle peut être vue comme un espace de transition et des transitions, mais aussi possible territoire, parce que territoire des possibles et des expérimentations moins soumis à des limitations que dans les ensembles délinéés. Loin des centres, la marge possède parmi ses virtualités celle de l'autonomie, mais une de ses caractéristiques basiques demeurant néanmoins la dépendance comme une donnée de départ. Si d'autonome elle devient indépendante, elle n'en conservera pas moins un lien avec l'autre comme constitutif de ce qu'elle est. En ce sens, elle a à voir avec les notions voisines de marche, de confins et d'espace intermédiaire. La marge fait partie d'un ensemble dont elle connaît les influences, mais elle est aussi influencée par un ensemble voisin dont elle est séparée par une ligne plus ou moins étanche. Cette dernière influence n'est pas seulement déterminée par des faits de voisinage, elle procède d'abord de références et d'intérêts communs d'ordre culturel et économique. La marge apparaît comme une zone hybride. Elle réunit des traits propres à deux ensembles. En termes de territoire, elle suppose un déséquilibre entre ce qu'elle représente et un ensemble plus important avec lequel elle partage des traits communs, mais auquel elle n'appartient pas. La marge peut être une bordure d'une épaisseur variable qui nécessite néanmoins une masse critique. En cela, elle possède une identité propre illustrée par une double influence et une double relation avec deux ensembles et deux centres : de dépendance ou d'appartenance d'un côté, par rapport à un ensemble A, et d'attraction de l'autre, par rapport à un ensemble B. Pour autant, elle n'est pas forcément autonome ou indépendante, mais peut le devenir.
Si la marge est dépendante d'un ensemble A clairement identifié qui l'inclut, elle peut continuer à épouser ses caractéristiques et à se fondre de plus en plus en lui. L'expérimentation par la marge de l'influence et de l'attraction exercées par l'ensemble B dont elle est séparée par une ligne peut être passive ou active. En ce sens, l'expression d'une demande de reconnaissance de ses liens avec B peut contribuer à la perception de la marge comme un sous-ensemble ayant des caractères propres.
L'identité de la marge peut en même temps provenir de ce qu'elle constitue un lieu d'échange particulier qui possède sa propre autonomie de fonctionnement Elle peut être relativement stable en jouant un rôle d'espace intermédiaire si les conditions externes s'y prêtent et si cette fonctionnalité lui est reconnue. Cette identité peut être le fruit d'une construction de type causal ou téléologique. Cette construction spontanée ou programmée peut être autogène ou exogène. Cette identité de la marge est rarement un état, en cela elle serait d'ailleurs plutôt un aboutissement. Elle est plus souvent un processus qui peut être transitoire, tendant vers sa caractérisation ou vers sa dilution dans un des deux ensembles. Sa caractérisation ou sa dilution peuvent être causales ou téléologiques et autogènes comme les deux et exogènes. Seulement pour exemple, dans la configuration téléologique-exogène peut entrer le cas historique, mais non abouti, de la tentative de construction du moldave en langue indépendante du roumain. De tels cas sont rares et sont représentatifs d'un des pôles extrêmes de l'éventail des configurations.

Marge et mémoire

Étant un territoire transitoire dans l'espace, il se peut que la marge construise son identité sur la base de cette fonction de façon plus ou moins stable dans la durée (cf. supra), mais elle est plus souvent un processus. Les marges prises comme des processus dynamiques mettent en jeu de nombreux facteurs propres à susciter la mobilisation d'acteurs, à rassembler des repères érigés en références majeures, et à favoriser l'émergence de visions communes. "Références majeures" et "visions communes" ne veulent pas dire forcément "majoritaires". Si les possibilités ne sont pas entravées, les tendances qui s'expriment dans les marges supposent aussi débat et contradiction. La marge est un lieu de questionnement sur elle-même et, singulièrement, sur les raisons d'être et de se développer des deux ensembles qui la conditionnent. Ne serait-ce que pour ces raisons, la marge a à voir avec la mémoire. La constitution d'une mémoire propre à la marge intègre le reflet multifocal de la somme des mémoires reliées à des centres externes. L'au-delà de la marge en passe alors par un processus d'autofocalisation de la mémoire ou bien par une intégration normalisée sous le "toit" des mémoires des ensembles A ou B. Le centre référent pour la marge peut être situé à l'extérieur d'elle. Le fait qu'elle ait malgré tout un centre ne veut pas dire que la marge soit passée à un autre statut, celui d'une entité propre et autonome. Ce centre-là peut être un relais ou la préfiguration, voire la confirmation, de l'individuation de la marge. Or, la marge reste marge également lorsqu'elle maintient une identité foncière de marge tout en apparaissant territorialisée et donc circonscrite. Elle peut ainsi devenir un lieu où se construit une mémoire originale.

Marge et représentation

Le centrage de notre projet sur la notion de marge invite à se pencher à nouveau sur la relation centre-périphérie, la marge étant aussi une périphérie. Sa mise en évidence et sa perception ont à voir avec la mémoire. Son aspect indécis et son statut de subordination, auquel il convient de rattacher les notions proches de marche, de confins et de front, la placent aussi parmi les situations minoritaires ou minorées. Ce constat, aussi valide soit-il, n'en est pas moins représentation. Le lien établi entre marge et mémoire, se doublera ainsi d'un autre avec la notion de représentation. C'est en tenant compte de cette dernière que seront mieux appréciées les limites et les fonctions de la marge. Dans l'espace qui s'étend au-delà de la limite externe de l'ensemble A peuvent naître des représentations étendant le signifié de la marge à tout l'ensemble B et non uniquement dans la zone bordant A. Ces représentations ne constituent pas nécessairement une totalité qui mettrait en péril l'autoperception globale de l'ensemble B, mais aboutissent à provoquer un débat sur la relation entre les deux ensembles.

Identité en marge et identité de la marge

Cette problématique de la marge dans laquelle nous inscrivons notre projet de recherche, nous l'avons indiqué plus haut, s'appuie sur des expériences communes de recherche sur les identités. Cells-ci firent l'objet d'une reflexion renouvelée qu'il conviendra de reprendre en relation ici avec la marge et les terrains prévus. Ce volet bénéficiera des apports théoriques et de travaux précédents autour des approches post-modernes de l'identité (cf. infra, sous-thème 2.2).
Ce renouvellement procède du passage d'une approche de l'identité saisie par référence à la continuité ou à la reproduction de ses éléments constitutifs, à une conception d'un acteur social délesté de tout arrimage à des héritages. Cette approche fondée sur un désengagement de toute tendance substantialiste, peut basculer dans l'essentialisme du "tout est mobile et fluctuant". Or la marge peut se prêter à l'observation de phénomènes qui posent les questions de la problématique identitaire et des minorités , avec cette oscillation entre ce qui est du domaine des permanences, notamment celle de la mémoire, et ce qui est du domaine de l'inconstance, c'est le cas des modifications des référents identitaires.

______________

La mise en œuvre de ce projet s'articulera selon deux grands thèmes, "Marges en mouvement" et "Centre et marge", comprenant eux-mêmes deux sous-thèmes chacun.
Dans le premier thème, "Marges en mouvement", nous tenterons de caractériser la marge à travers des effets de dynamiques territoriales et culturelles. Les illustrations apportées par les exemples pris en relation avec les changements et les évolutions dus aux nouvelles intégrations territoriales en Europe sont propres à apporter des éclairages sur le statut et les représentations des marges d'un ensemble en construction ("Statut et représentations des marges européennes"). L'autre illustration retenue pour ce thème est celle des marges linguistiques des langues minoritaires ("Gestion et représentations des marges linguistiques"), ou en situation minoritaire, en Europe. Ces marges découlent de situations transfrontalières en pleine évolution du fait, en particulier, d'un développement des systèmes de protection et de promotion de ces langues en Europe au sens large. Cela concerne aussi les dynamiques de reflux souvent, mais aussi de flux, créant des marges ou les réinvestissant.
Dans le second thème, "Centre et marge", l'accent sera mis sur l'autonomie de la marge et sa place par rapport au centre où un des aspects de sa position périphérique est qu'elle résulte d'une représentation construite. Dans cette relation, la marge sert aussi à établir de nouvelles connexions entre les centres aboutissant tant à les relier davantage qu'à confirmer leurs spécificités. Les notions de mémoire et d'identité seront également convoquées à l'intérieur des deux sous-thèmes "Les pays slaves et l'Europe entre marge et transfert" et "Mémoires minorées à la périphérie" composant ce thème pour préciser en quoi elles contribuent à mieux appréhender la question de l'autonomie de la marge, de sa relativisation ou de sa confirmation.

Pistes de réflexion : polycentrisme des marges / syncrétisme mémoriel des marges // gestion plurielle de la mémoire en situation de marge / mémoire minorée.

 

DEVELOPPEMENT DU PROJET

 

THEME N° 1 : "MARGES EN MOUVEMENT"

Sous-thème 1.1 : "Statut et représentations des marges européennes" (coord. G. Lepesant et et F. Rollan)

L'élargissement de l'Union européenne a modifié le discours sur l'Europe dans les nouveaux pays limitrophes, notamment au Bélarus, en Russie et en Ukraine. La proximité géographique de l'UE et le changement de statut des frontières orientales de la Pologne (nouvelles normes migratoires et commerciales) induit une évolution du rapport à l'Europe dans les pays voisins. Dans le cas de la Turquie, le lancement des négociations (annoncé au Conseil européen de décembre 2004) affecte également le discours sur l'Europe de l'extérieur comme de l'intérieur. Une approche comparative des interactions et des représentations entre UE et Europe de l'Est d'une part, et entre UE et Turquie d'autre part sera esquissée.

1.1.1 "Dynamiques identitaires en Europe du Centre-Est" (Lepesant)

L'objectif de cette recherche est d'évaluer les incidences du transfert vers l'Est de la frontière orientale de l'Union européenne sur la construction identitaire de deux nouveaux voisins de l'UE, Ukraine (G. Lepesant), Biélorussie (O. Belova) dans le contexte de leurs interactions avec la Russie.
Ces deux pays disposent depuis la dislocation du bloc soviétique d'une assise territoriale nouvelle voire d'une souveraineté qui leur fut niée jusqu'en 1991 (Biélorussie) ou reconnue brièvement dans l'entre-deux guerres (Ukraine). La proximité immédiate de l'Union européenne implique des dynamiques économiques (sur le plan commercial notamment ainsi que dans les régions frontalières), une transformation des dispositions régissant les flux migratoires (la mise en œuvre progressive des accords Schengen dans les Etats baltes, en Pologne et en Slovaquie induit des contrôles plus stricts aux frontières orientales des nouveaux Etats membres) et l'élaboration d'un contrat nouveau avec l'Union européenne. Ce dernier s'élabore depuis 2003 à travers la Politique Européenne de Voisinage qui vise, sur la base de plans d'action, à associer davantage les pays voisins de l'UE à ses politiques sans pour autant préjuger d'élargissements futurs. Ces synergies sont par ailleurs alimentées par les initiatives diplomatiques, culturelles, économiques prises par différents acteurs polonais dont la cartographie mentale est imprégnée des tracés frontaliers qu'étaient ceux de la Pologne de 1918 à la Seconde Guerre mondiale. Enfin, les changements de régime que connaissent les anciennes Républiques soviétiques ont affecté l'Ukraine ("Révolution orange" en 2004) et pourraient à terme concerner également la Biélorussie par un effet de contagion.
Dans ce contexte, la recherche conduite vise à analyser le rôle joué par le facteur européen dans le processus de construction identitaire à l'œuvre dans ces deux pays. Peut-on parler d'une européanisation en cours malgré l'importance des liens culturels, politiques et économiques avec la Russie ?
Les questionnements généraux sont les suivants : quelle(s) perception(s) de l'Union européenne prévaut (prévalent) chez les élites et dans les opinions publiques de ces Etats voisins ? Les dynamiques économiques, commerciales, migratoires nouvelles nourrissent-elles un sentiment d'exclusion ou sont-elles au contraire perçues comme une opportunité pour une intégration à l'espace européen des valeurs et des normes ? Quel est le poids de l'argument européen dans les stratégies politiques des régimes en place et des partis ainsi que des mouvements d'opposition ? Quels sont les principaux éléments qui composent l'image de l'Europe ? De quelle manière les transferts culturels, les échanges économiques et politiques influencent la formation de l'image de l'Europe dans ces pays ? Au-delà de cette approche générale comparative, chaque pays voisin fera l'objet d'une étude plus spécifique.

Dans le cas de l'Ukraine, le rôle du facteur européen sera analysé dans le contexte d'une forte polarisation politique du pays que les élections présidentielles de 2004 ont confirmée. Il s'agira d'évaluer l'impact territorial en Ukraine du rapprochement en cours avec l'Union européenne. Si les engagements pris sont tenus en matière de réformes économiques et administratives, leur impact sur les régions industrielles de l'Est (frontalières de la Russie), sur les régions frontalières de l'Ouest, sur les compétences des pouvoirs locaux et régionaux ne sera pas insignifiant. Dans ce contexte, l'"européanisation" de l'Ukraine confortera t-elle ou minera t-elle la cohésion nationale d'un pays à ce jour fortement différencié ?

1.1.2 "Les marges sud-est de l'Europe"(Rollan)

Seront abordées ici la Turquie comme marge orientale de l'Europe et les représentations réciproques qui en découlent, à partir de la Turquie (F. Rollan), et à partir d'une UE (A.-F. Hoyaux) élargie à la Bulgarie et à la Roumanie.

Si les marges voient repousser dans le temps leur adhésion réelle à l’Europe, des stratégies de remplacement existent qui leur permettent d’avoir un pied malgré tout dans ce marché tant convoité.Bien avant décembre 2004, la géopolitique des marges occidentales turques avait commencé d'évoluer. La Bulgarie a fait la paix avec la Turquie et les Turcs de Bulgarie sont revenus au pays avec des garanties pour leurs biens, leur langue et leur religion. Des entreprises turques s’installent sur la frontière et auront ainsi un pied dans la nouvelle Europe. La Turquie construit en Bulgarie un barrage hydroélectrique qui alimentera Istanbul. La question de l'intégration de la Turquie à l'Europe est devenue un enjeu politique après la Seconde Guerre mondiale. Membre de l'OTAN (comme la Grèce), elle a été le bouclier de l'Europe au temps de la Guerre froide, mais les réponses apportées par les pays européens, tout comme les politiques des gouvernements turcs, sont restées ambiguës (H. Elmas). Le problème des minorités en Turquie (Andrews 1989) est ainsi difficile à résoudre dans la mesure où, pour l'État turc, celles-ci n'existent pas au nom d'une conception rigide de la citoyenneté (Rollan 2004). La perspective d'une intégration de la Turquie à l'UE sera abordée à travers la perception de l'UE par la Turquie, "depuis la base" (enquêtes sur la vision des populations turques, entretiens auprès des responsables sur les actions entreprises dans le domaine de l'aménagement régional et du traitement des minorités ethniques (kurde, laze, circassienne, etc.), et religieuses (alevi, etc.), et depuis la superstructure, à partir notamment de la vision des gouvernements, repérable dans la documentation officielle (Turkish Republic Prime Ministry. State Planning Organisation 2001, 2003, 2004 ), à partir de ses réformes institutionnelles et de ses relations internationales. Cependant la vulnérabilité des confins du sud-est de l’Europe face à d’autres forces apparaît (immigration illégale et trafic de drogue). La volonté de la Turquie d’intégrer l’Union sera perçue aussi à travers l’efficacité de sa lutte contre tous ces trafics (drogue, migrants d’Asie et d’Afrique). Si cette approche de la marge à partir du cas turc sera bien centrée sur l'interface Turquie-Europe, elle sera contextualisée en tenant compte d'une autre marge, susceptible d'acquérir du relief en cas de non-adhésion de la Turquie à l'UE sur la base d'une pénétration pacifique (entreprises turques, création de lycées et d'universités turcs) dans l'espace de ses propres marges tant occidentales (l’UE) qu’orientales (Caucase et Asie centrale). Ces marges orientales de la Turquie deviennent des marches pour l’Europe. Il faut entendre par marche un espace flou pas totalement organisé, où tout acteur peut acheter sa position ou encore un espace aux règles variables et incompatibles avec l’espace de l’UE où tout est codifié et où les règles sont normées et non transgressables. Ainsi les confins turcs deviennent des marches pour l’Europe. Ces marches ne doivent pas être négligées, car la Turquie sait les rendre indispensables à l’Europe en prenant possession d’une partie des routes de l’énergie (gaz naturel et pétrole) en provenance de l’Asie centrale et même de Russie. Le rejet de la Turquie par l’UE pourrait bien se retourner contre cette dernière.

Cette approche en termes de représentation des marges s'articulera à celle qui sera appliquée de façon réciproque à partir de l'UE, à partir des discours portant sur la possible adhésion de la Turquie à cet ensemble. L'analyse portera sur l'imaginaire européen de la Turquie (Monceau 2004) et sur ses mises en catégories spatiales, sociales et historiques opérées dans les discours des politiques, des scientifiques et des habitants. Cette "enquête sur les catégories" (Quéré 1994) s'attachera aux classifications produites sur la nécessité, l'inutilité ou la dangerosité de l'intégration de la Turquie dans l'UE. Cinq principaux types d'argumentation retiendront notre attention car elles sont déjà inscrites, soit comme des naturalités indépassables, soit comme des leviers pour de futurs projets : géographiques (les limites de l'Europe), démographiques (population la plus importante de l'UE), sociologiques (place de la femme dans la société, mentalités), culturels et religieux, et politiques (droits des minorités, géopolitique). Ces systèmes d'argumentation sont liés à une idéologie conférant à la Turquie le rôle d'objet territorial total et univalent, que l'on doit ou non accepter en bloc. Cette recherche commencera par l'analyse du cas français qui sera opérée sur la rhétorique argumentative (Perelman 1977 ; Vignaux 1999) développée par les politiques et les scientifiques . Des entretiens auprès de groupes significatifs d'habitants seront réalisés en France (voire d'autres pays européens en fonction des moyens rencontrés) selon leur(s) origines auto-construite(s) turque, française, etc. pour mettre en perspective les préoccupations de l'opinion publique, celles qui sont pertinentes dans la construction d'un sens commun par rapport à la Turquie, mais aussi en quoi cette opinion se cristallise dans des discours et pratiques d'exclusion ou d'intégration. Un repérage et une analyse des déictiques de spatialisation (ici, là, là-bas, etc.), de socialisation (je, nous, eux, etc.) et de temporalisation (avant, après, hier, etc.) seront effectués pour mieux approcher les constructions territoriales des groupes considérés (Hoyaux 2005). Pour compléter cette analyse qualitative, les premiers résultats d’une grande enquête quantitative lancée fin 2004 dans le cadre de L'enquête sur les élites de Turquie et l’UE seront mis en perspective (Monceau).
Il sera alors pertinent de comprendre les formes d'interaction entre ce que les politiques prennent pour de l'opinion constituée une et indivisible et ce que l'opinion prend pour une argumentation politique et scientifique construite. D'un éclairage sur cet "effet géographique" (Debarbieux et Fourny 2004), on pourra repérer en quoi un système idéologique se bricole à travers les médiations discursives produites par les uns et les autres dans un même contexte territorial (Hoyaux 2004).

Sous-thème 1.2 : "Gestion et représentations des marges linguistiques" (coord. A. Viaut)

Les marges linguistiques peuvent déjà être repérées en tant que telles. Elles peuvent être des zones interférentielles aux contours imprécis et seulement repérables au moyen d'isoglosses. Les langues minoritaires ou en situation minoritaire présentent aussi d'autres profils de marge, outre celui que leur confère leur statut plus ou moins subordonné. Deux profils de marge linguistique sont ici retenus : celui qui est déterminé de façon relativement stable par l'existence d'une limite du type frontière et celui qui est déterminé de façon dynamique par les reflux et éventuellement flux géographiques des usages linguistiques. Pour étayer et compléter l'étude de ces deux aspects de la marge linguistique, il est également fait appel à une recherche spécifique sur la notion de langue minoritaire (GRILME) et à une autre sur la catographie linguistique (J. Pailhé).

1.2.1 "Marge linguistique et déterminant frontalier" (Viaut)

Ce premier profil retenu est classiquement déterminé par la présence d'une frontière. Contre celle-ci s'adosse une marge linguistique, qui dépend administrativement d'un ensemble A et participe d'un continuum linguistique qui s'étend au-delà de la frontière dans un ensemble B. Cette double dépendance est productrice de représentations particulières.

Deux terrains sont d'abord envisagés, avec en premier celui des locuteurs pomaks dans les Rhodopes, de tradition culturelle musulmane, entre Bulgarie et Grèce surtout (et, dans une moindre mesure, en Thrace turque), pour lesquels un repérage formel et une première approche des représentations des modalités de leur bulgarophonie est à l'étude (I. Burov, G. Jetchev, S. Kamaroudis, K. Papoulidis. M. Vergeti). Cette configuration tiendra compte d'un contexte où d'autres cas de marges linguistiques existent entre ensembles A et B dans cette zone, celles des Roms et des turcophones musulmans bulgares (C. Canut, G. Jetchev). Vient ensuite le cas de la variante latgalienne du letton (à l'est), qui fait l'objet d'interrogations sur ses possibilités d'individuation (H. Guillorel, I. Shuplinska). Il est influencé par la situation géographique et les données culturelles qui le situent dans une situation qui tient par certains aspects d'une marge par rapport à la partie occidentale de la Lettonie et en contact avec la Russie voisine. De ces deux terrains, le premier fait actuellement l'objet d'un premier examen. Le deuxième, retenus pour sa pertinence, fait l'objet de premiers contacts. Le cas alsacien est également envisagé en attendant de pouvoir en confirmer la faisabilité. L'aire linguistique proprement alsacienne-mosellane est objectivement en situation de marge linguistique par rapport au continuum allemand à travers les représentations contrastées - influencées par la frontière et l'histoire - de ses variantes topolectales et de l'allemand standard (Bothorel-Witz & Huck 1999).

De façon transversale par rapport à des approches propres à mettre en évidence des configurations-types, une approche comparative sera plus particulièrement appliquée aux composantes langagières du cas global des périphéries celtiques. Cela concerne les contacts entre langues celtiques et langues "collatérales" en l'occurrence de l'anglais et du français (H. Guillorel), en s'inspirant des analyses spatiales (centre-périphérie, ensemble flou, marges, etc.). Cela invitera à considérer dans ce cadre conceptuel les cas du gallo en Bretagne et du scots en Écosse, en s'interrogeant sur l'absence d'équivalents ayant ce statut au Pays de Galles et en Cornouailles, et en s'appuyant pour cela sur les approches de S. Rokkan (1982, 1983) des échecs et des réussites des processus d'édification nationale.

1.2.2 "Reflux et flux de langues minoritaires" (Jones)

L'autre profil de marge linguistique provient du reflux d'une langue de son aire traditionnelle d'usage, qui peut aussi faire l'objet d'un retour sous des formes éventuellement nouvelles (normées, voire standardisées). Ce retour peut même dépasser l'ancienne limite d'emploi pour des raisons non plus forcément identitaires, mais aussi utilitaires. L'étude de ce profil met en jeu la mémoire des pratiques linguistiques et les représentations de la langue comme marqueur linguistique d'un espace à territorialiser. Les terrains choisis pour observer et analyser cet objet sont ceux du gallois (M. Jones), du breton (H. Guillorel) et du basque (X. Itçaina, A. Viaut). Ces trois terrains possédent un capital important de distance linguistique par rapport à à ceux des langues voisines. Ce ne sont pas des langues officielles d'État, mais le basque est langue coofficielle régionale en Espagne (Euskadi et Navarre), et le gallois jouit d'un degré élevé de reconnaissance. Autre langue celtique, le breton est loin de cette configuration, mais bénéficie du volontarisme des collectivités territoriales concernées. Dans ces trois cas, avec des modalités différentes, la langue minoritaire a connu un mouvement de reflux documenté par les linguistes et parfois présent dans la mémoire. Actuellement, à la faveur d'intérêts qui ne s'inscrivent pas uniquement dans le champ de l'identité (image économique, validation administrative), ces langues "reviennent", quoique minoritairement, dans leurs anciennes aires, voire au-delà. Cela peut se faire de façon programmée ou à la demande de néolocuteurs qui contribuent à donner une physionomie particulière aux zones concernées dont les délinéaments anciens se sont estompés ou ne sont plus valides au regard des représentations actuelles.

Le cas gallois vaut ici illustration du type de contexte que nous rencontrerons pour la réalisation de ce sous-thème. L'existence d'une frontière comme métaphore, fixée au XVIe siècle, a permis aux Gallois d'explorer leur expérience de "marge" par rapport à l'Angleterre à travers des interfaces tels que la nationalité, la langue et, aujourd'hui, la gouvernance du pays. Cette frontière a également suscité la mise en relief de traits distinctifs comme la langue et la culture que celle-ci véhicule. Le Welsh Language Board (Bwrdd yr Iaith, 1988), chargé de la promotion du gallois, compte parmi ses activités l'analyse des usages et de la transmission de la langue. Plusieurs possibilités d'identités coexistent pour se sentir gallois. Un nombre croissant de personnes s'identifient comme galloises. Il y a un mouvement vers la polarisation d'une identité nationale devenue plus attrayante et plus forte chez les jeunes . D'autres travaux de ce Conseil sont centrés sur les marges "intérieures" parfois territorialisées. Le Centre for Border Studies (Univ. de Glamorgan) s'intéresse à la frontière anglo-galloise proprement dite. Les flux et reflux identitaires le long du Mur d'Offa sont à l'origine de ce centre de recherche. Une équipe pluridisciplinaire s'interroge sur la nature de ce "Border Country", ses habitants et les représentations qu'ils se font de leur identité. Nos recherches de terrain et les analyses qui en découleront impliqueront des contacts de travail avec les deux organismes sus-mentionnés.
______________

* Un petit groupe de travail, le GRILME (Groupe de recherche interdisciplinaire sur les langues minoritaires en Europe), autour du laboratoire EEE (F. Rollan, A. Viaut) et du CRDEI (Centre de recherche et de documentation européennes et internationales, Univ. Bordeaux 4, V. Bertile, O. Dubos) mène une approche comparée des contenus sémantiques de la notion de langue minoritaire et d'autres qui lui sont associées (langue régionale, langue propre, ...) selon les disciplines (sciences du langage et droit en particulier) et différents pays européens.

* Les études de cas servent de support à la réflexion sur la représentation cartographique des marges linguistiques (J. Pailhé), l'espace occupé par les langues étant identifiable à travers leurs locuteurs et les entités qui les représentent. Le terme de marge appliqué aux langues et aux territoires désigne sur le terrain des réalités contrastées. La frontière étatique a pour support une ligne, tandis que les marges linguistiques vont du halo à l'aire sujette à contacts et interférences. La frontière linguistique reste parfois délicate à tracer, notamment par rapport à la toponymie (S. Lejeune) dans les zones de contacts, voire à l'intérieur de territoires linguistiquement identifiés. L'occasion est ici saisie de réfléchir au défi lancé par C. Raffestin : "Les cartes linguistiques de nos atlas sont, dans une large mesure, imaginaires (…). Une véritable cartographie linguistique combinant espace et temps est encore à créer" (Raffestin 1980 : 93).

 

THEME N° 2 : "CENTRE ET MARGE"

Sous-thème 2.1 : "Les pays slaves et l'Europe entre marge et transfert" (coord. M. Dennes)

Les échanges entre les pays de l'Union européenne et ceux de l'Europe orientale n'influencent pas uniquement les changements politiques et économiques ; ils stimulent également les transferts d'idées et font évoluer les modèles culturels. Le XXe siècle, du fait de la division de l'Europe en deux blocs antagonistes, fut aussi une époque propice à activer l'imaginaire et à provoquer les fantasmes. Les représentations surgissant à l'intérieur de l'un ou l'autre de ces deux ensembles véhiculaient à la fois des images collectives de bannissement ou de rejet, et des rêves plus personnalisés de découvertes d'un autre monde et de franchissement des frontières.
Si, à l'intérieur de ce que l'on a appelé le "bloc soviétique", les frontières politiques s'imposaient, comme le faisait l'idéologie officielle, par leur apparente stabilité, c'est la culture, avec en priorité l'art et la littérature, qui devenait dépositaire de tous les transfuges possibles. À cette époque, tous les refoulement qui ont habité les inconscients collectifs, ont cherché des voies de sublimation qui, par opposition à la figure d'un centre omniprésent - et repérable sous de multiples formes -, provoquaient des réactions culturelles en chaîne, elles-mêmes productrices de multiples figures de marge et de périphérie.
Actuellement, le travail de mémoire qui s'exerce dans ces pays, dans le domaine de l'histoire, comme dans celui de la littérature, de l'art ou de la philosophie, ne consiste pas seulement à retrouver ou à restaurer toutes ces figures, mais à les utiliser parallèlement à d'autres influences pour se situer dans une dialectique nouvelle où la mobilité des centres et des frontières est devenue une réalité du monde extérieur. Dans un tel contexte, il sera donc important de repérer comment les représentations de l'Europe, qui ont cours dans ces pays, se fondent autant sur la redécouverte d'un héritage intellectuel propre que sur l'adaptation de cet héritage aux conditions nouvelles de son interprétation. Dans la représentation de soi, les rapports à l'autre - ou aux autres - se sont complexifiés à l'intérieur d'un espace culturel commun, et ce qui, en un premier temps, se laisse penser en termes de marge de l'ensemble A, peut susciter, dans un deuxième temps, une ré-appropriation critique de caractères propres à l'ensemble B.

2.1.1 "Représentations construites à la source de clivages dans l'espace intermédiaire ex-yougoslave" (M. Srebro)

Mis à part les autres facteurs importants (historique, religieux, politiques, économiques etc.), ce sont aussi les représentations construites, conflictuelles, que les peuples ex-yougoslaves se sont faites les uns des autres ainsi que celles que le reste de l'Europe s'est faites d'eux-mêmes, qui ont conditionné ou même provoqué un certain nombre de clivages. Et cela non seulement dans les rapports à l'intérieur du monde ex-yougoslave mais également dans les rapports que le reste de l'Europe a établis avec ce monde ou avec certaines de ses parties. Naturellement, ces représentations sont souvent le produit de circonstances induisant des ambiguïtés, voire des malentendus qui ont été, par la suite, instrumentalisés pour des raisons idéologiques et stratégiques. Le travail de recherche, qui tiendra compte du contexte historique, linguistique, littéraire, et politico-légal, s'attachera aux matériaux littéraires au sens large dans l'optique de déconstruire les stéréotypes et idées reçues, et de soumettre à analyse une problématique destinée à tenter de saisir les réalités brouillées. La période à venir semble légitimer - grâce à un recul "historique" et intellectuel désormais possible - une telle entreprise.
Dans cette perspective de recherches européennes, Milevojko Srebro, Maître de conférences en serbo-croate et spécialiste de la culture serbe, organisera en 2009-2010, un colloque international sur « La culture serbe et l’Europe ». Au moment où il sera précisément question de l’intégration des pays slaves des Balkans dans la UE, une telle manifestation permettra de mettre l’accent sur l’importance de la prise en compte des marges dans les réflexions qui peuvent être menées sur l’identité ou les identités européenne(s). Les croisements d’influences autant européennes qu’asiatiques (Asie mineure) permettront de relier la culture serbe à d’autres cultures s’étant développées sur les marges de l’Europe et de mettre en valeur son plus ou moins grand degré d’européanisation.

2.1.2 "L’avant-garde russe entre l’identité nationale russe et l’universalisme spécifique à la culture européenne" (F. Corrado)

Dans le cadre d’une perspective d’histoire culturelle de la Russie et des pays slaves, et des problèmes relatifs à la place de ces cultures dans l’espace européen, Florence Corrado (MCF langue, littérature et culture russes) propose d’ approfondir la question de la relation entre langue, langue poétique et identité nationale. En partant des mouvements culturels (philosophiques, littéraires et artistiques) qui sont apparus et se sont développés au début du XXème siècle, Florence Corrado propose de s’interroger sur le caractère proprement slave de la langue russe, omniprésent chez Ivanov comme chez Khlebnikov, bien que les approches de ces représentants de l’avant-garde soient tout à fait différentes. De la même façon, il sera possible de trouver, dans l’approche que Mandelstam ou Ivanov ont faite de l’héllénisme, des éléments procédant d’une réflexion sur l’identité de la culture russe. Cependant, l’intérêt d’une telle approche consistera à ne pas rester centré sur les caractéristiques nationales, mais à montrer que celles-ci doivent être mise en relation avec un idéal d’universalisme qui traverse aussi l’avant-garde russe. Dans une dialectique d’échanges entre un noyau « dur » central, représenté par es éléments de la tradition nationale, et les franges mouvantes constituées par des éléments communs aux différentes cultures européennes, il sera montré comment Identité et universalité se répondent, à l’image du statut paradoxal du verbe (slovo), garant de l’identité du poète, tout en étant signe en lui de la présence du Verbe incarné (Slovo), gage de l’universalité de sa création. De ce point de vue, l’ouvrage de Bulgakov la Philosophie du Nom, qui propose une interprétation anthropo-cosmique du verbe (slovo), pourra servir de point de départ à cette réflexion, et le travail sur l’œuvre de Pavel Florenski, ayant réussi à rapprocher des éléments de la philosophie du langage, telle qu’elle s’était développée en Allemagne au XIXème siècle et au début du XXè, et des éléments de la tradition profonde de l’Orthodoxie byzantine, telle qu’elle s’est ensuite développée en Russie, pourra servir d’argument principal pour un colloque international prévu pour 2009. Une telle perspective permettra, par exemple, de confronter les œuvres de Humboldt et de Palamas et de montrer comment l’usage de ces deux pensées par un même auteur, comme Florenski, conduit à déceler, au sein d’une œuvre, des fluctuations de frontières culturelles entre l'Occident et l'Orient Chrétien, des jeux d’influences, renvoyant pour certaines à des origines communes initialement insoupçonnées. Pour suivre cette ligne de réflexion, des études comparatives pourront être engagées entre, d’une part, Florenski lui-même et, d’autre part, certains penseurs occidentaux (français en priorité) qui ont conduit une réflexion originale en cherchant à allier des éléments de la modernité et de la tradition théologique et en renvoyant ainsi à la tradition patristique et/ou aux influences du platonisme. (Maurice Blondel, Henri de Lubac, Hans-Urs von Balthazar). En insistant, par exemple, chez Maurice Blondel, sur son immanentisme et son intérêt pour les sciences et pour la tradition religieuse ; chez Henri de Lubac sur son travail consacré à Joachim de Flore, chez H. von Balthazar sur sa théologie de la beauté, des éléments pourront être détachés d’une culture occidentale, enracinée dans la tradition catholique, et être mis en rapport avec ce qui a permis la constitution de pensées enracinée dans d’autres traditions culturelles européennes. Les notions de « marges » et de « centres » seront par la même mises en question, et le colloque organisé par Florence Corrado autour de l’œuvre de Pavel Florenski, pourra constituer un volet supplémentaire de l’orientation déjà prise avec le colloque sur Gustave Chpet, organisé par Maryse Dennes en novembre 2007, et celui sur Losev qu’elle prévoit d’organiser en 2008. Il s’agirait donc en ce sens du troisième volet d’une thématique générale intitulée : "Creuset d’influences et intériorisation des marges".

2.1.3 Mémoire et perspective de la philosophie en Russie (M. Dennes)

La situation de la philosophie en Russie à l'époque actuelle peut apparaître comme un exemple significatif du travail qui, dans le domaine culturel, est en train de s'exercer sur les marges orientales de l'Europe, et reste apte à ouvrir de nouvelles perspectives pour l'ensemble de la culture européenne. Le retour sur les périodes antérieures avec, en particulier, la prise en compte d'œuvres rejetées, interdites ou oubliées pendant la période soviétique (G. Chpet, P. Florenski, A. Losev), ne représente qu'un aspect de ce travail qui comporte aussi l'assimilation des courants et des influences ayant pénétré en Russie depuis la Perestroïka. Dans un tel contexte, le renouvellement de l'activité de reconnaissance de soi et la modification des critères de comparaison, permettent de parler, aujourd'hui, d'un véritable perfectionnement des outils de la recherche et d'une professionnalisation de la philosophie.
Il sera intéressant de mettre en valeur le travail de fond qui est actuellement en cours en Russie, autant dans le domaine de la philosophie que dans celui des sciences humaines, et qui, par la revalorisation de certains pans oubliés de la philosophie académique et la prise en compte dorénavant possible des travaux réalisés sur les marges du marxisme-léninisme, peut permettre l'émergence de thématiques apparemment nouvelles, mais en réalité profondément ancrées dans une tradition ouverte de tout temps à la culture européenne. De cette façon, le rattachement de la pensée russe à certains courants de la philosophie occidentale s'accompagnera de la mise en valeur des sources russes de certains courants de pensée qui se sont développés au XXe siècle, en Europe et aux USA, et le travail sur les marges se révèlera ainsi, une fois encore, comme apte à repenser les rapports des centres aux périphéries.

Sous-thème 2.2 : "Mémoires minorées à la périphérie" (coord. X. Itçaina)

On s'attachera ici à décliner les mobilisations et les opérations de classifications qui fondent les affirmations identitaires à travers les questions de mémoire et dans des territoires de marge ou intermédiaires. Inégalement dotées de ressources dans le champ concurrentiel du souvenir, celles qui nous intéressent ici sont les mémoires minorées qui correspondent à des processus conduisant à une subordination sociale relative du souvenir collectif. L'un des objectifs de ce sous-thème est d'approfondir les catégorisations autour des gestions plurielles de la mémoire. C. Chivallon distingue ainsi cinq cas : la mémoire collective (mémoire "vivante" comme la définit Maurice Halbwachs ), celle qui circule au sein des familles, non systématisée ; la mémoire "instrumentalisée", celle qui sert un projet politique publicisé ; la mémoire "diffuse", celle qui réagit à l'évènement et qui se présente comme ce souvenir stable (ainsi, de l'esclavage), inébranlable face à la résurgence de l'évènement "traumatique" ; la mémoire "historique" ou scientifique, celle qui s'élabore à partir du présupposé de l'établissement de la "vérité scientifique" ; la "mémoire en marche", celle qui est à l'œuvre dans le quotidien, qui empruntera l'une ou l'autre de ces formes, mais qui, pour l'instant, est en train d'émerger, notamment dans l'interaction entre les différents acteurs porteurs d'autres types de mémoire incluant l'acteur "scientifique". Ce sous-thème, qui suppose un travail particulier de théorisation, se fonde sur la mise en concurrence des mémoires collectives et permet d'intégrer des terrains a priori distincts, mais confrontés à une même problématisation de la mémoire identitaire. L'accent sera mis sur l'observation et l'analyse du dépassement de la mémoire du conflit originel qui a fondé un clivage dont la manifestation s'est produite de façon ouverte ou latente. Deux terrains se dégagent pour l'heure : la Martinique et les Antilles d'un côté (C. Chivallon), le Pays Basque de l'autre (X. Itçaina). Le lien heuristique entre ces deux cas est précisément celui de la mémoire du conflit, représenté en un même lieu comme ayant été ouvert puis latent dans le cas antillais, représenté selon une partition déterminée par l'histoire et une frontière comme ayant été plutôt ouvert en Pays Basque d'Espagne, et plutôt latent en Pays Basque de France.

2.2.1 : De marges en marges : les Grecs pontiques

Les Grecs pontiques ont vécu depuis plus d’un millénaire aux marges des empires byzantin, ottoman et russe. Aujourd’hui ils se sont réfugiés, depuis l’Echange des populations (1923) organisé par le traité de Lausanne et depuis la fin de l’URSS (1989-1991), aux marges de l’Etat-nation grec en Thrace et Macédoine, ainsi que sur les périphéries les plus externes des grandes agglomérations de Salonique et d’Athènes. Au sein même de leur territoire d’origine, le Pont, ils s’étaient regroupés dans des régions montagneuses de l’arrière-pays de Trébizonde (Sanda, Kromni, Imera…), après la prise de cette ville par les Ottomans (1461). Ils se réclament de fortes identités locales correspondant à ces hautes vallées des Alpes Pontiques. C’est à partir de ces marges montagneuses des Alpes pontiques que, à la suite des guerres russo-turques du XIXe siècle, les Grecs pontiques ont émigré dans le Caucase en Géorgie, fondant des villages qui utilisent les mêmes toponymes que ceux de leur origine. On prendra l’exemple de l’une de ces hautes vallées, Sanda, dont les migrants ont fondé plusieurs villages du même nom dans les régions de Tsalka et Tetritskaro (Géorgie) dans les années 1830 et Nea Sanda, Mikri Sanda… dans le Nord de la Grèce après 1923. Dans chacun de ces cas, les habitants ont établi un lien identitaire très fort avec leur lieu d’origine qui passe par la mémoire à travers des sanctuaires, des coutumes, une littérature, une langue (le grec pontique), une vie associative. A partir de 1989-1991, les habitants du Caucase géorgien (Tsalka-Tetritskaro) ont émigré en Macédoine et Thrace dans les villages fondés par les réfugiés de 1923 provenant eux directement de Sanda (Nea Sanda en particulier). Depuis 1995, ils ont entrepris d’y créer leurs propres lieux de mémoire se référant à leurs lieux d’origine du Caucase géorgien à côté de ceux des réfugiés de 1923 se référant à Sanda, lieu d’origine dans le Pont (Turquie). Des voyages pèlerinages périodiques sont organisés pour entretenir les liens avec les lieux d’origine, aujourd’hui quasiment désertés, car situés dans des marges montagneuses disposant de trop peu de ressources (pâturages, forêts).

Les enquêtes déjà entreprises dans le bourg de Nea Sanda, situé à 30 km au nord de Thessalonique, seront poursuivies auprès des deux catégories de migrants et de leurs descendants (anciens et nouveaux), elles seront étendues à d’autres villages proches d’Alexandroupoli (Thrace) et de Naoussa (Macédoine occidentale) relevant de la même problématique. Ces villages grecs actuels ont eux-mêmes subi un exode rural depuis les années 1960 vers les grandes agglomérations d’Athènes, de Thessalonique et vers l’étranger (Allemagne, Australie). Elles se trouvent aujourd’hui en Grèce dans une situation marginale du point de vue économique et démographique. L’Etat grec s’y est intéressé pour d’abord repeupler et helléniser ses marges frontalières du Nord (réfugiés de 1923), puis pour éviter leur dépeuplement trop accentué et renforcer la présence grecque face à la minorité musulmane de Thrace (nouveaux réfugiés des années 1990 provenant des pays de l’ex-URSS). Les enquêtes seront menées en collaboration avec un ethnologue, Elevtheris Charatsidis, professeur à l’Université Démocrite de Thrace (Komotini), lui-même descendant d’originaires de Sanda du Caucase géorgien. Nous avons déjà eu l’occasion de collaborer avec lui dans nos recherches antérieures sur les Grecs pontiques. Un Master d’un étudiant grec de Salonique ou de Komotini pourrait également être effectué dans ce cadre.

L’objectif de ce projet est de montrer, à travers l’exemple des Grecs pontiques, comment une population qui s’est forgé une identité fortement liée à des lieux situés dans un milieu montagneux particulièrement difficile, très marginal par rapport aux centres de la richesse et du pouvoir situés en plaine et/ou sur la côte, comment une telle population cherche à retrouver sur les lieux de son exil des conditions analogues tout en se référant à ses origines, aux lieux d’où elle a migré ? Ce lien passe par la mémoire de massacres à caractère génocidaire (1916-1923) mais aussi par celle des sanctuaires (églises, monastères) et des lieux d’origine. La dé-territorialisation due à un déracinement brutal ou à une migration plus ou moins contrainte est suivie par une re-territorialisation qui passe par l’aménagement de lieux de mémoire et la production d’une iconographie au sens large, grâce à une vie associative très active dans les pays d’accueil. Les populations originaires de ces lieux des marges restent très fortement attachées à leurs origines territoriales, alors que celles provenant des grands centres tels que Constantinople ou Smyrne n’éprouvent pas le même besoin de créer leurs lieux de mémoire ou même une "iconographie". La mémoire collective des lieux d’origine, et plus particulièrement de leurs sanctuaires, celle d’un événement "traumatique" (génocide), se transmet de marge en marge (vallées du Pont, du Caucase, montagnes de Macédoine ou de Thrace), de génération en génération grâce à des supports matériels (bâtiments, églises, cimetières, monuments commémoratifs) et à une "iconographie" créée dans ce but. L’identité des Grecs pontique, peuple des marges, s’en trouve renforcée.


Haut de la page
Page précédente Accueil Page suivante
MSHA - 10 Esplanades des Antilles - 33607 PESSAC - Tel: 05 56 84 68 00