Journées du colloque Caraïbe Plurielle | ||||
| Les deux journées du colloque furent intenses, marquées par des débats passionnés, des innovations techniques remarquables et la présence chaleureuse de l'écrivain guadeloupéen Daniel Maximin, auteur de la trilogie romanesque L'Isolé soleil, Soufrières et L'île et une nuit, ainsi que du recueil de poèmes, L'invention des désirades, publié en 2001. L'auteur eut toutefois la modestie de n'intervenir qu'en tant que chercheur, au même titre que tous ceux qui s'étaient réunis autour du programme lancé par "Caraïbe plurielle". Ce programme quadriennal, réunissant les centres de recherche hispanophone (TEMIBER) de M. Jean-Pierre Dedieu, anglophone (CLAN) de M. Christian Lerat et francophone (CELFA) de Mme Martine Job, a donc connu un grand succès pour sa phase inaugurale. Vendredi matin, après l'ouverture officielle par M. Dutheil, Président de l'université Michel de Montaigne Bordeaux 3, M. Singaravelou, Vice-Président et M. Christophe Bouneau, directeur-adjoint de la MSHA, M. Christian Lerat situa ce colloque qui "sinscrit à un moment charnière dans les opérations de recherche et lévolution d'une équipe pluridisciplinaire". Le colloque se déroulait ensuite sur quatre demi-journées : | ![]() | |||
et permettait d'entendre les intervenants suivants : Après l'introduction de Christian Lerat, qui donnait toute sa portée au colloque, la matinée était en grande partie consacrée aux arts plastiques. Mmes Michèle Dalmace et Yolanda Wood-Pujols, respectivement Professeur à Bordeaux 3 et Conseiller culturel à l'ambassade de Cuba, apportaient leur contribution dans la connaissance de l'art des Caraïbes. Michèle Dalmace nous fit découvrir le peintre Arnaldo Roche-Rabell, de Porto-Rico, peintre qui intègre de multiples influences européennes, des références à l'iconographie américaine qu'il mêle à des matériaux, symboles et thèmes évoquant la Caraïbe métis. Michèle Dalmace analysa cette peinture originale dans sa relation à l'autobiographie d'un peintre de père américain, blanc aux yeux bleus et de mère noire. Les autoportraits et les figures quasi christiques se mêlaient à des éléments végéraux ou animaux, tantôt solaires, tantôt violents, toujours étranges, à plusieurs niveaux. Yolanda Wood-Pujols avait organisé son exposé autour de la "trajectoire de l'objet" cité, détourné, réutilisé, dans l'art des Caraïbes. S'attachant aux uvres variées de peintres de nombreuses îles, de Cuba à Trinidad, d'Haïti à la Martinique, des tableaux aux installations, elle montra comment l'art du XXème siècle se fait transgressif, citant, récupérant des objets importés des anciennes métropoles, les recyclant pour en renverser le sens et affirmer ainsi une nouvelle identité créole. Les deux exposés permirent de découvrir de nombreuses uvres grâce à la projection, dans d'excellentes conditions, de diapositives qui, pour la plupart, étaient dues aux auteurs des communications. Michèle Dalmace, séduite par la peinture de Roche-Rabell, n'avait-elle pas pris contact avec ce peintre et ne s'était-elle pas embarquée pour Puerto-Rico afin de le rencontrer? Elle avait assisté à son travail, constaté son incroyable énergie; elle put nous décrire la technique gestuelle du peintre et les matériaux végétaux qu'il détournait (canne, palmes, plumes). Quant à Yolanda Wood-Pujols qui maniait un français très clair et nuancé, sa qualité de conseiller culturel et d'ambassadrice lui permet d'évoquer des uvres variées, issues de nombreuses îles de la Caraïbe. Le colloque devait s'avérer très riche en découvertes visuelles puisque la matinée du samedi était consacrée à l'architecture des plantations à Cuba et à Haïti, puis à la "requalification" d'un quartier singulier de Santiago de Cuba : le quartier français de Tivoli. En effet, le samedi matin, Jacques de Cauna nous projetait des diapositives à propos du "système des habitations en Haïti". Cet historien attaché au CRDP et qui a longtemps vécu aux Antilles, proposait des documents originaux, mettant en relation des gravures d'époque, parfois issues de "papiers de famille" et des photographies prises sur le terrain. On pouvait ainsi repérer les traces architecturales, leur passé, parfois idéalisé sur les cartes et estampes, leur devenir, dans un passé récent ou dans un présent de quasi ruine. L'empreinte aquitaine était souvent très évidente, se manifestant dans les colonnes, l'entrée monumentale des plantations, les décors, arches, emblèmes. Les noms de familles bien connues de M. de Cauna apportèrent une preuve supplémentaire de cette trace aquitaine en Haïti. M. Jean Lamore, par la suite, montra comment le quartier Tivoli, à Santiago de Cuba, construit et habité par des Français autour d'un café concert, le Tivoli, porte toujours la marque d'une population et d'une culture spécifique. Un film réalisé par un étudiant qui travaille dans l'équipe de M. Lamore et de Mme Orozco, permit de se rendre compte de la vitalité d'un quartier multiracial et populaire qui est en cours de requalification, grâce aux soins de l'équipe Lamore. La recherche s'allie donc aux projets culturels, pour cette équipe qui associe professeurs et étudiants, Français et Cubains. Mme Maria Elena Orozco vint à bout de quelques difficultés techniques, pour nous exposer des documents portant sur l'influence française dans le quartier français Tivoli, à Santiago de Cuba. Son travail était donc en parfaite cohérence avec celui de M. Lamore, conférant ainsi au colloque une grande unité. Mme Orozco ainsi que Melle Lourdes Rizo inauguraient ce week-end une technique qui ne manqua pas de nous impressionner, même si elle fut cause de quelque retard. En effet, ces chercheuses à la pointe devaient projeter des documents (cartes, photographies, schémas, dessins légendés) à partir d'un ordinateur relié au projecteur. Le CD rom gravé permettait de restituer la qualité d'un film. Les actes des colloques devront donc bientôt prendre pour support des CD roms plutôt que des livres, du moins en ce qui concerne les exposés nourris de documents. Lourdes Rizo intervenait à propos des plantations de café à Cuba. Elle en dégagea les structures architecturales et fonctionnelles, dans un exposé d'une grande rigueur scientifique, traduit en simultané par Jean Lamore. Les chercheurs se promirent de travailler en symbiose et de rapprocher leurs données sur Cuba et Haïti dont les systèmes de plantation s'avèrent extrêmement proches. L'idée d'élaborer ensemble un glossaire en quatre langues concernant l'architecture des plantations devrait fournir matière à de nouvelles rencontres et à un projet scientifique commun. Le colloque était donc parfaitement pluridisciplinaire, donnant des aperçus de l'architecture, de la peinture et de la littérature des Caraïbes, dans une problématique cohérente toutefois, puisqu'il s'agissait de repérer les échanges, citations, influences réciproques ayant marqué les relations entre les Caraïbes et l'Europe. En littérature, M. le Professeur Jack Corzani montra comment les auteurs haïtiens des XVIIIème et XIXème siècles, éduqués selon un modèle français, dans la vénération des valeurs culturelles françaises rencontrées soit en France, lors de leurs séjours, soit en Haïti, au contact des frères qui enseignaient, n'avaient eu pour projet que d'imiter les modèles de l'ancienne métropole, cherchant leur légitimité à Paris. On pouvait regretter ce manque d'originalité et parler d'aliénation. Toutefois, la discussion permit de s'interroger sur l'emploi de ce dernier terme. Pourquoi l'imitation était-elle "aliénation" et non métissage? s'interrogeait Daniel Maximin. Pourquoi le peintre du XXème siècle pouvait-il "recycler" les citations ou les objets, sans s'aliéner, les intégrer et les détourner pour affirmer son originalité, alors qu'apparemment, les auteurs ou poètes du XIXème siècle avaient plutôt aspiré, selon leur propre discours, à imiter leurs modèles, sans marquer ni décalage, ni transgression? On le voit, un tel débat ne pouvait trouver immédiatement réponse et donnait de nouvelles pistes de discussion pour de futures investigations, relectures, interrogations. Daniel Maximin fit l'éloge du métissage, dans un propos vif, passionné, souvent inspiré par le souffle du conteur. L'écrivain qui avait, la veille, commenté les relations entre Wifredo Lam et Aimé Césaire, au musée Dapper, à l'occasion de la rétrospective du peintre cubain, montra que la France rencontrée par les artistes, les poètes, les peintres du début du XXème siècle était déjà terre de métissage et de rencontres. Il sut nous convaincre que les échanges sont une circulation dans tous les sens et que si Aimé Césaire et Wifredo Lam découvrirent la sculpture africaine à Paris, André Breton, André Masson rencontrèrent en Martinique, grandeur nature, le surréalisme de leurs poèmes. Il rappela que les maîtres, obligeant leurs esclaves à apprendre le violon ou la guitare pour enseigner la musique à leurs enfants ou pour les accompagner, avaient contribué à l'éclosion des musiques métisses, du meringué ou de la biguine, dans lesquelles se marient les instruments européens et le tambour ou les maraccas. Ainsi, le métissage créait de nouvelles formes, les esclaves intégraient des objets qui, venus du maître, devenaient propriété des esclaves, permettant résistance culturelle et éclosion identitaire. Dominique Diard, enseignant à l'université de Caen, prenait la parole après Daniel Maximin, ce qui, il faut bien l'avouer, n'était pas si facile, le public étant encore sous le charme. Spécialiste des échanges entre les auteurs français du début du XXème siècle et l'Amérique latine ou la Caraïbe, elle sut toutefois susciter l'intérêt du public pour le parcours d'exil de René Depestre. Elle suivit le cheminement biographique d'un exil "initiatique" qui devait devenir une richesse, un tissu d'épreuves et de désenchantements certes, mais également le grand "métier à métisser" du poète. Elle fit de la figure de Postel, héros du Mât de cocagne, l'emblème de celui qui échappe à une "zombification intérieure" afin de reconquérir sa liberté. Au cours de ce même après-midi du vendredi, un autre conteur devait intervenir: Rafael Lucas qui enseigne à Bordeaux 3. La qualité de conteur ne doit nullement laisser imaginer que le contenu puisse le céder à la forme. Loin de là, les analyses de Rafael Lucas, à propos du grand auteur haïtien Franketienne, étaient lumineuses, efficaces, rapportées avec précision aux textes qui furent lus, en français et en créole, dans leur oralité restituée. Rafael Lucas montra que les procédés d'accumulation, de répétition contribuaient à créer une poétique singulière. En effet, l'impression d'obsession émanant de cette manière d'écrire trouve dans la spirale sa contrepartie. Comme le sel rend la liberté aux zombies de Dezafi, l'image poétique redonne puissance et vitalité à une écriture qui échappe ainsi à la terreur et à la zombification. Là encore, les influences européennes ont fécondé l'uvre originale de Franketienne puisqu'il a puisé dans le surréalisme une puissance d'imagination, la liberté des associations, l'automatisme qui laisse les images naître à profusion, sans que la conscience de l'auteur fasse le tri, confiant en son propre inconscient et dans la vigilance d'un lecteur qui devra faire son chemin dans le texte. Dominique Chancé, rapporteur en l'occurrence, avait choisi de faire découvrir au public un "homme de culture", selon les termes de Jack Corzani, Rémy Nainsouta, penseur visionnaire et totalement méconnu qui, en 1940 avait prononcé une conférence intitulée "Sésame ou les clés de la prospérité créole". Elle avait découvert ce penseur en lisant L'Isolé soleil de Daniel Maximin qui faisait référence à ce Guadeloupéen qu'il avait bien connu dans son enfance, à Saint-Claude. L'écrivain devait confirmer, au cours de la discussion, que Nainsouta, maire de Saint-Claude se rendait souvent chez son père avec qui il aimait réfléchir. C'est Fernel Maximin, père de l'écrivain, qui lança la plaisanterie rapportée dans Renaissance au moment de la loi d'Assimilation: "D'apoué ou, con yé lè ou assi milet, quant en moin en toujou assi bourrique-là" (tu te crois assis sur un mulet, moi je suis toujours assis sur une bourrique). Rémy Nainsouta avait, dès 1940, défendu le créole, comme langue et comme culture, il croyait fermement à la richesse de la Guadeloupe, à ses "ressources illimitées", "trésors bloqués" qu'il fallait savoir mettre en valeur; il était le fervent militant d'une "fédération caraïbe" et luttait contre le "pacte colonial" dont il voyait les effets se prolonger jusque dans la départementalisation de 1946. Ce visionnaire ne fut pas entendu en son temps et Daniel Guérin devait s'inspirer de sa pensée pour relancer le débat, en 1956, dans Les Antilles décolonisées. Malheureusement, son projet économique, politique et culturel, ne trouvera sans doute plus jamais place dans une Guadeloupe o, l'étape de l'autonomie économique ayant été irrémédiablement sautée, la dépendance vis à vis de l'ancienne métropole n'a fait que s'accentuer depuis 1946. L'exposé de Dominique Chancé qui avait le mérite de mettre en lumière cette pensée originale et injustement méconnue, devrait se prolonger par la publication d'un livre regroupant les écrits de Rémy Nainsouta. Les Guadeloupéens pourront ainsi redécouvrir un de leurs pères. Eric Dubesset, dans laprès-midi du samedi, devait offrir un indispensable contre-point à ce travail sur Rémy Nainsouta, en envisageant la fédération caraïbe depuis son origine, en 1674. Dans un exposé historique, il montra les diverses formes que prit lassociation dîles sous le vent, ou au vent, West Indies, assorties dinstitutions telles CARIFTA, puis CARICOM. Il montra lélargissement progressif de cette fédération, jusquà la définition dune vaste zone caraïbe, incluant Colombie, Venezuela et Mexique. Ceci devait nous conduire à la fondation, en 1994, de lAEC, Association des Etats de la Caraïbe, organisme de consultation, de concertation et de coopération. M. Dubesset sinterrogeait enfin sur lavenir de lensemble caraïbe par rapport à lEurope, en particulier du fait de ladoption de leuro, y compris à Cuba. Face aux puissants Etats-Unis et à lAlena, marché commun sous la tutelle de ceux-ci, on pouvait se demander comment résistera la zone caraïbe. La littérature anglophone n'était pas absente de ce colloque ouvert aux "Caraïbes plurielles" et multilingues. En effet, le samedi après-midi, V.S Naipaul, prix Nobel si discuté, était défendu par Melle Bénédicte Alliot qui enseigne la littérature anglophone à Paris VII. Elle centra son exposé sur L'Enigme de l'Arrivée, roman étrange, d'une forme très inhabituelle. En connaisseuse de la littérature anglaise, elle montra comment les références aux artistes (Constable) et aux historiens (Gibbon) ou hommes de lettres de la littérature britannique, totalement intégrés par un auteur qui se voulait britannique et surtout pas trinidadien, ne pouvaient cependant totalement refouler une référence à Trinidad. L'écrivain, finalement, revient sur son pays d'origine, lieu à la fois irreprésentable et omniprésent dans la mémoire. Dans la perfection d'un paysage anglais bien encadré, bien tracé, une petite fissure laisse émerger l'image de la décomposition, de bruns qui ne sont que non-couleur, nuance de mort et symbole de chaos. Une discussion s'ensuivait, indiquant à quel point cet auteur captive, inquiète, interroge. Chacun semblait désireux de poursuivre le débat par des lectures et des échanges ultérieurs, stimulé par l'analyse fine et fertile de Bénédicte Alliot. Mme Moya Jones terminait la journée et le colloque sur un exposé très documenté et rigoureux à propos des échanges commerciaux entre Swansea et Santiago de Cuba, aux XVIIIème et XIXème siècles. Le trafic du cuivre, devions-nous apprendre, eut pour conséquence un certain nombre d'épidémies de fièvre jaune qui décimèrent citoyens britanniques et Cubains. Les relations entre Caraïbe et Europe ne devaient donc pas être idéalisées, la culture n'en fut pas le seul fruit. Cette note un peu sombre mettait un terme à un colloque brillant qui devait se terminer dans la nuit complète après que les plombs de la maison du DEFLE qui nous hébergeait, eurent sauté. Nous espérons avoir le plaisir d'entendre Mme Raguet-Bouvard prochainement, ainsi que Mmes Deblaine et Job. vous pouvez adresser vos suggestions à :
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